Au printemps les morts se lèveront, leurs rêves. Leurs yeux fixes et au fond la lumière, leurs yeux aveugles. Au printemps ils avanceront, muets. Les morts ne parlent pas. Au printemps ils marcheront, ensemble, du même pas mécanique. Au printemps le laser de leurs yeux clos éclairera les idiots et indiquera le chemin. La marche, à suivre,  les marchant contre les marchands.

Les morts ne parlent pas, discussion close, motus et bouche cousue. Point de suture, au gros fil blanc, sur la peau des manifestants privés de promenade. Comme s'il ne s'agissait que d'une promenade de santé. Promenade à la Santé, à la vôtre, votre suffisance aux largesses libérales et à l'hospitalité généreuse. Combien de jours encore pour l'enfermé innocent, pour l'insolent rétif ? Je bois aux captifs naïfs, aux oubliés, je bois à toi, Julien l'illuminé. Buvons à la fin des temps. Les premiers finissent parfois derniers, les pas sont comptés. Les derniers ne seront pas premiers. Marchons, mes frères, marchons, dans le sillon abreuvé du sang pur des tombés par hasard et pour rien.

Tombés marchant pour les marchands. Marchands d'air. Marchands d'eau. Marchands d'âge. Les âmes ne se vendent pas le prix du pain ou du vin. Les âmes se vendent le prix du sang. Les morts ne comptent pas le sang des vivants, les morts n'ont rien à perdre. Rien. Les marchands n'ont pas d'âme, tout au plus des armes, les marchands volent, ne t'arrête pas. Marchand, voleur de temps, voleur de vie, voleur d'âme. Marchand imbécile, âme qui vole ne se vole pas. L'attrapera pas.

Les marchant, debout, au front et en face. Les marchands encerclés, et qui ne les voient pas. Les morts connaissent les dessous, des cartes et des tombes, la partie déjà jouée dont tout le monde sait la fin. Les vivants et les morts, les marchands, les mordus. Les mordus ne marchandent pas, les mordus montrent les dents. Pas deux fois. Acculés par les marchands inconscients, les marchant ne reculent plus. Les moutons sont tombés. Seuls les moutons sont tombés. Il suffirait qu'un s'arrête. Il suffirait d'un pour arrêter. Arrêter la machine emballée. Les marchands ne s'arrêtent jamais, droit au précipice, les funambules tressent leurs cordes. 

Les marchant ne reculent plus, dos au mur, dos au vide. Leurs regards droit devant, sans dévier ni se détourner, droit devant, sous peine de vertige. Les marchands avides. Ne pas tomber. Précipice. Tomber n'est pas voler, n'oublie jamais ça. Tomber n'est pas voler. Il ne s'agit pas de résister. Il s'agit de survivre. Les aveugles éclaireront le chemin de leurs yeux morts et il faudra les suivre, il faudra bien. Les voix des sirènes nous ont étourdis, les prés sont verts, le chapitre est clos. Il faut tourner. Jusqu'à l'oubli, jusqu'au recommencement, jusqu'au renouveau. Faire face au vide et l'enjamber. Pied léger danser sur le fil. Et ne pas oublier, danser n'est pas voler.

Marchez.