C'était un petit clown qui n’avait jamais fait rire personne. Jamais au grand jamais depuis qu’il était clown, personne n’avait ri à la moindre de ses grimaces. Avant qu’il soit clown non plus, d’ailleurs, c’était un petit clown pas drôle, voilà. C’était un clown maussade. Il avait beau s’agiter, sauter, parler et déparler, il ne faisait marrer personne.

Personne ne s'amusait que lui. Lui il riait, à gorge déployée, à la folie, à la mort, il riait à la mort, comme un chien. Il riait des souffrances qu’il infligeait aux mouches. A son âge. Enculer les mouches !

C'était un petit clown qui ne faisait rire personne, même plus lui. Évidemment, il aurait pu. Rester clown. Tourner en rond sur sa piste. Voir s’éteindre un à un les projecteurs, et avec eux les ombres des spectateurs. Plus personne ne le regarderait. Même pas les enfants, les enfants, qui pourtant se contentent du plus petit jet d’eau dans l’œil du blanc. Mais non pas le blanc de l’œil, l’œil du blanc je vous dis. Suivez quoi. Les enfants ne riraient pas.

Alors le petit clown se fâcha. Il éclata d’un rire mauvais, au sale goût de quolibet, d’ironie, de sarcasme, et clama : « Je les ferai marcher à mon pas, je les ferai marcher tout droit, il faudra bien qu’ils rient aux éclats » Et le petit clown maussade quitta la piste sombre, en se dandinant d’une façon grotesque. Il en devenait comique. Comique, mais pas drôle.

Il s’en alla, en chaloupant, de sa démarche ridicule, faire le malin parmi les homoncules. Bien sûr, les homoncules, ceux qui font semblant d’être indispensables, de travailler d’arrache-pied. Les mouches du coche. Être ou ne pas être homonculé ? Petit clown depuis longtemps avait choisi son camp, comme il ne courait pas bien vite, il préférait être derrière, c'est plus prudent.

Il y était toujours, derrière, à harceler le pauvre monde au lieu de le laisser vaquer à ses occupations. De la plus haute importance. Par exemple, arroser des fleurs. Par exemple grattouiller la tête du chat. Par exemple admirer le coucher du soleil. Par exemple cajoler ses enfants. Par exemple, par exemple, par exemple, par exemple. Par exemple, avec lui il n’en était plus question.

Il fallait tra-vail-ler. Tra-vail-ler. Tra-vail-ler ! Et tout le monde se demandait. Travailler ? Travailler ça sert à quoi ? Travailler pour manger, bon. Travailler pour se chauffer. Travailler pour soigner ses enfants, ses chats, ses perroquets, ses hirondelles, travailler pour rendre la Terre plus belle. Travailler, c’est bien, travailler. Bien travaillé.

Mais petit clown ne l’entendait pas de cette oreille-là. Non, non, non, non. Travailler, dit-il, c’est être à disposition. Pour quoi faire ? Rien. C’est être à disposition. Juste arrêter d’arroser ses fleurs, de cultiver son jardin, juste arrêter d’avoir une vie à soi. Voilà. Travailler c’est éteindre ses étoiles, une par une, jusqu’à la dernière. Comme les projecteurs s’étaient éteints sur la piste quand petit clown était plus petit encore et qu'il ne faisait rire personne.

Il avait inventé un métier nouveau, il avait inventé les éteigneurs de réverbères. Il en avait embauché trente-six, à son ministère, trente-six qui éteignaient les réverbères. Qui empêchaient les poètes de rêver. Qui empêchaient les jardiniers de fleurir. Qui empêchaient les cœurs de battre. Qui empêchaient les amoureux de se taire. Trente-six qui en embauchèrent trente-six, qui en embauchèrent trente-six, qui en embauchèrent trente-six, en leur disant, je te ferai riche, je vais te donner les étoiles, sers-toi. Sers-toi, dans les yeux du poète, sers-toi dans les yeux du jardinier, sers-toi, dans les yeux du chat. Sers-toi dans les yeux des petits enfants. Alors, même le ciel s’était assombri.

Coffrées, les étoiles. Une étoile au coffre, ça s’éteint, ça meurt. Une étoile qui s’éteint, un poète qui se tait, un jardinier arthritique, un enfant qui pleure. Un petit clown qui jubile. Un poète silencieux, un jardinier paralytique, un enfant qui ne grandit plus, c’est dangereux. Les yeux se fermaient, les visages se détournaient, ceux qui avaient encore un souffle de vie au cœur se cachaient. La révolte commença à monter, à monter, à gronder dans le pays martyrisé.

Les larmes des enfants, acides, disaient : « Un enfant sans lumière, ça tourne en rond, ça tourne mal. Un jour ça s’arme de son désespoir, et ça va faire pleurer les clowns qui ricanent. Un jour ça tue. »