Ce n’est pas comme ça que ça se passe, tu sais, ce n’est pas dans cet ordre là, ce n’est pas moi. Ce n’est pas moi qui n’aime pas la vie, c’est la vie qui ne m’aime pas. Soit dit en passant, sans pathos, et avec détachement. Ceux qui font drame de tout, ils prennent tout à rebours. Je fais juste un constat, je vois bien, que ça ne tourne pas rond, prenez-moi pour une idiote, aussi. Je vois bien qu’il manque quelque chose, quelque part, je vois bien que cette déchirure béante, par où l'être s’échappe, n’est pas le lot commun. Ce que je ne vois pas c’est comment on colmate.

Tu crois que ça fait quoi, quand la panique monte, m’ouvre en deux et me livre, à tout vent, tu crois que ça fait quoi quand ça serre et que j’étouffe ? Ça donne envie de se cogner la tête, au mur, aux pierres, au sol, n’importe quoi de dur, cogner, cogner, cogner, jusqu’à ce que ça s’éteigne, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien.

Ce n’est pas moi qui n’aime pas la vie. Pour les autres, ça a l’air facile, ça a l’air d’aller de soi, ça a l’air inévitable, de faire partie. Qu’est-ce que tu crois ? Je n’ai pas choisi, d’être comme ça, je n’ai pas choisi l’enfermement, je n’ai pas choisi le néant conscient. Je n’ai pas choisi mes murs.

Je les connais, les réponses toutes faites de ceux qui savent mieux que moi ce que j’ai dans la tête. Il n’y a qu’à se barrer, mais oui, mais c’est bien sûr, suffit de s’en aller, de tourner le dos et les talons et partir de l’autre côté. Non mais sans blague, je suis tellement gourde que je n’y ai pas pensé toute seule. Ce qui est con, on y revient, c’est qu’à la grande loterie, je n’ai pas tiré les semelles de vent, j’ai tiré le sang de plomb, en plus du sang de bourbe. Je m’enfonce à chaque pas. Et puis le terrain est lourd, ça fait ventouse.

Mais qu’est-ce que tu crois, que je n’ai pas essayé ? Je peux aller où je veux, dans n’importe quelle direction, c’est toujours la même bulle, la même paroi, la même envie de se taper la tête dedans. Ça me rattrape, comme dans ce vieux feuilleton du prisonnier qui s’échappe et revient à son point de départ, à chaque fois. Bonjour chez vous, inexorable. Alors tu vois, recommencer toujours la même partie, refaire toujours le même chemin, grimper toujours les mêmes obstacles, ça m’emmerde, j’en ai marre. Je voudrais bien voir la mer.

T’as raison marre-toi, si tu y arrives encore, moi je ne peux plus. Quand tu as perdu l’amour, il reste l’humour, quand tu as perdu l’humour il reste la mort. Quand tu n’y arrives même pas, il reste quoi ? Je vais te dire ce qu’il reste. Il reste le mépris de soi, voilà ce qui reste. On a beau, soigner le paraître, masquer, maquiller, déguiser, on a beau se cacher aux autres, on ne peut pas se cacher à soi.

Je sais bien que je suis un monstre. Un mouton à cinq pattes ou à trois, c’est selon. Une chose hydrocéphale, sans cerveau raisonnable, sensitive, immature. Blonde au delà de l’acceptable, oui, il y a de ça. En moins agréable à l’œil, surtout depuis que ça vieillit. Parce qu’en plus ça vieillit. On ne devrait pas se laisser aller à vieillir, il y a là, pour les inachevés, les incapables, comme un manque de dignité, à rester, à durer.

Ceux qui veulent vivre meurent et je suis toujours là. Marche, toi. Marche, puisque tu es debout, moi je vais rester là. Ne m’attends pas, c’est moi, qui m’étends et attends. Je veux voler maintenant, il faudra bien passer, je vais étendre mes elles, l’air du temps me portera. Il faudra bien que ça cesse, je vais juste oublier.

L’air du temps me prendra. Il va me prendre, n’est-ce pas, il va voir, il va me voir étendue là. Voir tout ce que je ne suis pas, tout ce que je n’ai pas été, tout ce que je ne serai pas, il va voir dis, que je suis égarée, que je suis pas d’ici. Alors il m’effacera comme on efface du doigt un trait de fusain maladroit, il va me dissiper, me dissoudre, me fondre dans le paysage, d’une aile indifférente, il va m’absenter.

Alors je ne serais plus, je serais libre, enfin, dissoute. Délivrée. On peut rêver, non ?