Faut-il se battre, affronter vos moulins envahissants ? Ou seulement faire tourner leurs ailes à l'envers, défaire en cachette ce que vous faites au grand jour, patiemment, Pénélope inédite, défaire derrière vous vos points de côté, vos points de vue, vos points à l'envers et même, et surtout, les points à l'endroit ? Se décaler juste un peu et vivre nos vies à côté du décor que vous saccagez ? S'esquiver hors champ, reprendre nos billes, reprendre le temps, reprendre le fil de notre temps, le tricoter à notre façon. Reprendre le fil de nos pensées, que vous nouez de sombre, reprendre le cours de nos idées simplettes.

Reprendre ce qui nous revient, reprendre ce qui nous est dû. Faire le coup de poing pour mettre un point d'arrêt à l'étau qui se resserre. En est-on on encore rendu là ? Encore ? Mais qu'est-ce que ça peut vous foutre, là-haut, qu'on vive un peu, qu'est-ce que ça vous retire ? Gardez tout, vos vies vides, vos discours, vos courses à la puissance, au pouvoir, à l'argent, gardez. Restez donc dans votre monde de nantis qui se vernissent le nombril pour se donner l'impression d'être le nombril de l'univers, et laissez-nous tranquille, le pauvre monde veut juste qu'on lui foute la paix.

Juste une place au soleil pour prendre le frais les jours de canicule, et le temps de nous occuper de nos vieux. Juste un coin de cheminée pour prendre le chaud quand dehors il fait froid. Juste vivre nos vies que vous confisquez, pour n'en rien faire de plus que faire péter la planète. Tout beaux messieurs que vous êtes, vous ne vous asseyez jamais que sur votre cul, comme tout un chacun, et n'arriverez jamais à péter plus haut qu'icelui même pétant dans la soie.

Je vais rentrer chez moi et bien fermer les portes. Couper les accès, les phones, les nets et les pas nets, je veux qu'on m'enferme, je veux qu'on m'encage, retrouver ma liberté, je veux qu'on me soulage, du poids de ce monde étranger où je suis réduite à porter mes pas. Je vais quitter le clavier, je vais me taire, si j'en suis capable, m'en tenir au nécessaire, à l'indispensable, à l'impensable, je vais monter dans mon grenier et m'en tenir à mes greffiers.

Je ne partage plus que le silence, j'ai trop de lectures en retard, je m'efface, je m'étiole, je me déphase. Je m'oublie dans le futile, dans l'anecdotique, dans le factuel et le circonstanciel, et puisque Rimbaud ne l'a pas dit, je l'écris, la vraie vie est ailleurs. La vraie vie. La refusée, l'accusée, la réfutée, la récusée, la seule qui vaille la peine de se taire, celle qui me réconcilie avec les pierres des églises, la fraîcheur sur les épaules, l'équilibre, la légèreté.

Parfois. Il arrive. On pèse son juste poids et on occupe sa place exacte, fugitif, arrête-toi. Il arrive qu'on soit arrivé. Je vais taire ma porte, un peu, me laisser rentrer chez moi. Je vais exister. Je vais me poser. Je vais me poser là et regarder le temps passer, entre les pages, entre les mots, entre les lignes et les portées.