Il ne faudrait pas s'arrêter, jamais. Le monde tourne, il faut tourner aussi, il faut tourner avec. Je me suis arrêtée, si peu. Trop. Je croyais m'arrêter, j'ai arrêté le monde et il m'a éjectée. J'ai bien compris maintenant. Il m'a éjectée, je suis dehors, j'ai tout vu. Il n'y a rien, rien du tout. Absurdes va-et-vient de fourmis, danse perpétuelle, mouvement incessant. La vie serait mouvement. Sans but, sans cause ni raison, sans autre nécessité que perpétuer. Un rouage dans le grand engrenage. Juste un rouage. Rien. Je ne suis rien. La conscience de sa propre inexistence est douloureuse, quand la roue cesse de tourner, elle casse. Elle casse et elle sort. Du mouvement. De la machine infernale.

Le mouvement est cercle, avez-vous remarqué, le mouvement est rond. La ligne droite est un leurre, un mensonge de la lumière, une illusion, le mouvement est immobile. Je suis éparse, éjectée du monde en morceaux éclatés, je suis la lumière réfractée du kaléidoscope. Parfois j'essaie d'appartenir et je deviens miroir, je me rassemble pour ressembler. Mais je reste toujours exilée de l'autre côté, l'univers m'a éjectée et je ne sais pas où aller.

Je suis le vide entre les étoiles. Je suis l'éther et le temps me dilate. Je suis éther, c'est moi que j'hallucine, je m'effiloche, je me dissipe, jusqu'à presque disparaître, jusqu'à presque m'évanouir. Je tiens toute entière dans ce presque. J'ai failli être. J'ai failli exister. J'ai failli. Le premier faux-pas a suffi. Je ne suis plus d'ici. Je ne suis plus. A peine si j'ai été. Je n'ai plus ombre ni reflet, plus d'écho, nul ne me sait, nul ne me voit. Je ne suis pas dans le trou noir, je suis le trou noir, j'ai implosé.

Je suis lumière, je suis leurre, je passe, je file, je fonce, tout droit, dans tous les murs j'éclate, toujours blessée, jamais brisée, et mon élan m'emporte, vers d'autres obstacles. Je traverse le temps comme une flèche consciente, témoin de sa propre impuissance, de son insignifiance, témoin aveugle, je vois tout, je ne sais rien. Particule saugrenue, corps étranger, clandestine. Je suis l'E.T. de service, extra-galactique, je suis l'infini de l'univers, la fuite en avant toujours poursuivie, la fatalité. Je suis l'inutile, le superflu, l'explétif.

Je cherche mes pareils, expulsés de la ronde infernale, les exaltés, les fous, lancés comme des fusées, souffle coupé, sidérés, scaphandriers cosmiques, suspendus, dérisoires, pathétiques, abandonnés.

Les étoiles. Les étoiles brillent et se taisent.