La vie est belle
Par Ginette Fanfiole le vendredi 6 mars 2009, 18:38 - Papotis - Lien permanent

Il est tout le temps là, assis par terre avec ses chiens. Souvent il se met à l'entrée de la galerie marchande, à l'abri de la pluie, mais sur le passage quand même. Hirsute, sale et méchant, comme au ciné, sauf que c'est pas un film, c'est dans la vie en vrai. Teigneux. Mauvais. Souvent, quand je vois des mecs zoner sur le trottoir, j'ai envie de me poser, là, au milieu d'eux, en silence. Et d'écouter grincer les rouages. C'est juste le bon endroit pour voir exactement où ça déconne, assis par terre dans le caniveau. C'est le meilleur angle. J'ose pas, alors je fais pas. Moudre avec eux trois grains du temps qui passe dans le grand poivrier, ça me coûterait quoi ? J'ose pas je te dis. Et puis c'est pas parce qu'ils ont le cul par terre et nulle part où aller qu'ils ont pas droit à leur intimité, pourquoi je me permettrais de m'imposer sur leur planète, comme ça, sans rien demander. Alors parce qu'ils ont pas où poser l'interphone, on aurait le droit de rentrer dans leur vie sans sonner et sans s'essuyer les pieds ? N'importe, toute façon j'oserai jamais.
Ben quand c'est lui ça me vient jamais ces idées-là. Pas que les chiens soient méchants, non, pas que j'ai peur de lui, non plus. Chaque fois que je passe sur son bout de trottoir, je le regarde bien en face, bien droit, je ne m'écarte jamais. Seulement lui je l'aime pas. Doit être un descendant de Thénardier, ou sortir d'un chapitre d'Oliver Twist, la rancœur lui dégouline sur le visage, l'aigreur, la colère, il les crache sans répit, au museau de ses chiens qui ne lui font rien que d'être là et de lui tenir compagnie. Jamais je ne l'ai vu leur faire une gentillesse, jamais une caresse, jamais une parole d'amitié. Faut qu'il gueule et qu'il bouscule, brutalement, faut qu'il secoue, qu'il rabroue, qu'il rudoie.
J'aime pas qu'on malmène les bêtes. C'est comme ça j'aime pas ça. Je sais bien que la rue à perpétuité, ça aide pas. Je veux bien comprendre que ça abîme, que ça rend méchant, que ça rend hargneux, je veux bien entendre tout ce qu'on veut, mais j'aime pas qu'on malmène des bêtes qu'on a contraintes à rester là. Bref, il était là à battre le carreau et à s'ennuyer ferme à force de plus rien attendre et de plus rien espérer, de plus rien envisager que le mot fin. Voire de ne plus rien envisager, des fois il vaut mieux pas penser. Alors il emmerdait ses chiens, il les encourageait à aller rejoindre un sien compère un peu plus loin. Et juste quand les bêtes lasses obéissaient à ses injonctions et s'élançaient, il les retenait d'une seule main, les trois laisses au poing.
Il y avait du monde en ville, ça allait et ça venait, et puis d'un coup, au moment où passait un fils de bourge sur sa planche à roulettes, il a lâché pour de bon les trois bergers. Les trajectoires se sont télescopées. Le jeune homme a dû mettre pied à terre et abandonner son fier destrier. En un mot il a sauté. L'autre en a profité pour choper la planche et la balancer au milieu de la place. Autour le monde passait, sans s'arrêter, commentait à la volée. "T'as vu, comment il a lancé ses chiens sur lui ?" Le monde passait sans rien faire, parce qu'on ne sait jamais quoi faire, moi la première.
Le gamin est allé ramasser son bien et il est reparti, son amour propre et sa planche sous le bras, et je ne m'en fais pas pour lui. Le mal n'était pas bien grand, il n'allait pas vite, les chiens ne sont pas méchants. Puis ils m'énervent ces morpions qui encombrent les trottoirs sans jamais se demander s'ils dérangent les petites mamies qui peinent à se déplacer pour aller faire leur marché. Le trottoir était libéré pour grand-mère et son caddie, c'était toujours ça de gagné.
L'autre postillonnait toujours ses éructations impuissantes et son frère de misère lui demandait posément de se calmer et de se taire, et de ne pas faire des trucs comme ça. Je le rencontre souvent. Je n'essaie jamais de l'éviter, je ne fais pas d'écart, je le regarde toujours en face. Même si j'aime pas comme il traite ses chiens. A chaque fois que je le croise, je me demande ce qui se passerait si quelqu'un allait lui poser la main sur l'épaule. Si ça le mettrait en rage, ou si ça le ferait pleurer. Ou s'il essaierait de l'arnaquer.