Ce n’est pas le temps qui m’effrite, c’est votre absence.
Où êtes-vous ? Où est l’étincelle dans vos yeux ? Où sont passés la révolte ? Le refus ? La sodalité ? La connivence ? Le partage ? L'affection sans complaisance, la bonté sans charité ? Où est l’homme nom d'un chien, où est-il passé ? Où est l’homme tranquille qui sait le oui, qui sait le non, qui ne s'en laisse pas conter ?

Qui ne se laisse pas refiler
la guerre pour la paix
le jargon pour la parole
le mutisme pour la sagesse
un mot pour son contraire
la liberté de se taire pour la liberté d'expression

Ce n'est pas le temps qui m'effrite. C'est la quête inutile, toujours recommencée, c'est œil contre œil la glace qui prend. C'est dent pour dent, pousse-toi de là que je m'y mette, va t-en. Le nez en l'air, les quinquets aux aguets, j'ai peur et j'y retourne. Ce n'est pas le temps qui m'effraie. C'est le vide autour de moi. Truffe au vent je cherche, je ne trouve pas.

Un homme sans lâcheté sans témérité
Sans ambition et sans veulerie
Sans soumission sans tyrannie
Sans prétention et sans bassesse
Sans haine et sans idolâtrie
Sans avidité mais pas sans appétit
Sans vanité mais pas sans dignité
Sans entraves mais pas sans liens

Ce n’est pas le temps qui m’effrite, c’est le silence. Le vide de vos verbes livides, l’absence au présent de l’indicatif. Ce n’est pas le temps qui m’effrite, c’est le regard sans lumière de vos yeux immobiles. C’est la marche automatique de vos corps serviles, le rythme de vos cadences, votre sujétion aux machines absurdes.

Où est l'homme vivant,  d'émotion et d'illogisme, imprévisible, sans projet, l'homme vacant ? Où est l'homme ?

Ce n'est pas le temps qui m'effrite. C'est ma peur. Peur de ce que vous êtes devenus, mécaniques bien huilées, dociles, dos courbé. Peur de ce que je suis restée, naïveté sans défense, mais pas sans défenses, et qui le sait. Peur de ce que je suis advenue, pétrifiée, incapable, débile.