Elle ne plaide pas son innocence. Nul n’est innocent, passé le premier éclair de conscience. Elle n’essaie pas de se défiler. Il n’y a pas d’échappatoire, il faut suivre son temps jusqu’au bout. On ne choisit pas. On ne choisit pas son heure, c’est une illusion. Ou alors il faudrait avoir choisi l’heure de l’entrée. On ne choisit pas même son personnage. Elle enrage de s’empêtrer toujours dans les mêmes embûches. Elle n’y voit rien, n’y a jamais rien vu. Paupières cousues, et les deux mains sur les oreilles, bouche bée, cri silencieux qui implore la paix.

Elle y voit trop bien peut-être. Nul n’est aveugle passé le premier éclair de lucidité, il n’est pire sourde que celle qui ne veut plus écouter. Parfois elle se dit qu’il y a peut-être autre chose à entendre que le sempiternel grincement du monde qui tourne sur son axe mal huilé. Parfois elle tend l’oreille, et elle se met à voir. Alors vite elle referme la porte des mondes interdits. Illicite.

Illicite, c’est sans doute le mot qui la résume le mieux. Elle en est restée coite, emmurée vive dans l’affection d’étrangers qui la voulaient autre. Elle ne peut pas être autre, alors elle n’est pas. Elle a été, le souvenir de ce qu’elle a été, de ce qu’elle aurait pu être, de ce qu’elle aurait dû être, la ronge. Elle n’en mourra pas, elle est déjà morte. Étouffée dans la peau d’une autre qui n’existe pas. Qui ne peut pas exister.

Elle se rappelle qu'elle a été, elle se rappelle qui elle a été. L’évidence simple de poser un pied devant l’autre, de ne pas se poser de question, la naïveté de se dire, sans détour, les aspirations, le souffle. Depuis longtemps elle ne respire plus. Le souvenir de l’oxygène la brûle, il faudrait qu’elle oublie. Il faudrait qu’elle oublie qu’elle a été. Ce serait simple, n’être plus qu’une parmi d’autres, pareille, indifférenciée, être fourmi ou être abeille. Etre ouvrière, n’avoir jamais vu, jamais entendu, jamais été.

L’enfant avortée au dedans d'elle lui rappelle qui elle aurait dû être, lui reproche, avec lassitude et véhémence, de ne pas l’avoir laissé exister. Dans sa mémoire battent encore, inutilement, des ailes arrachées. Elle essaie quand même, obstinée, remonte les étages, reprend les étapes, infiniment. Toujours la même chute, elle ne vole pas. Il n’y a plus d’ivresse, juste la certitude de s’écraser une fois de plus, ses ailes sous le bras, juste l’étonnement de toujours revenir à son point de départ, elle a confondu Sisyphe et le Phœnix. A moins que le Phœnix et Sisyphe ne soient les deux farces de la même condamnation. Un phœnix sans ailes, qui s'écrase et renaît de ses débris pour l’éternité.

Elle n'a pas refermé assez vite cette porte-là. Elle a vu, elle a entendu, pour un peu, son cœur aurait battu, pour un peu elle aurait parlé. Elle n'a pas refermé assez vite, pourquoi se donner la peine de refermer les portes ? Il y a toujours un courant d'air pour les lui claquer au nez. Un mince filet d'air, tout juste suffisant pour lui rappeler qu'elle ne respire plus.

Elle aurait dû refermer plus vite cette porte-là. Elle pourrait frapper pour qu'on lui ouvre, tambouriner, demander pardon, demander merci, au hasard, au premier venu, à n'importe qui. A quoi bon ? Elle s'est adossée sans rien dire, s'est doucement laissé glisser. Elle s'est recroquevillée. Elle ne veut plus bouger. Elle attend. Elle attend que le temps l'engloutisse. Elle attend que le temps aie pitié.