Il faut que je te taise maintenant. J’ai perdu ma voix. Il faut que je te taise, à trop écouter, ce n’est plus moi qui dis. J’ai trop bien compris. Ce n’est plus moi qui parle. Je suis une éponge. J’absorbe, je restitue, je ne m’en rends même pas compte. Temps d’aller faire un tour au soleil. Temps de se dessécher. Trop con. Je suis trop con. Con c’est un mot latin qui veut dire avec, finalement c’est pas si con que ça. En fait ce n’est pas con, c’est cum, mais cum est devenu com, bouge pas, je t’explique. C’est tout ce qui me reste de mes cours de latin, pour une fois que je peux le caser. Avec com, on a fabriqué comprendre. Comprendre. Prendre avec. Comprendre c’est un mot extraordinaire, comprendre, c’est en même temps contenir et pénétrer. C’est la chose et le contraire, le dedans et le dehors, le masculin et le féminin. C’est l’univers qui rentre dedans, c’est l’univers à l’intérieur, comprendre, c’est appartenir. Rentrer dans un univers et l’absorber. Manger et être mangé. Dans le même temps. Réciproquement. On ne s’appartient pas, on ne s’appartient jamais, on n’est pas libre, c’est un leurre la liberté. La liberté, c’est un truc qu’on a inventé pour asservir les gens.

Je suis sûre que tu comprendrais ça toi. Tu le prendrais dedans, à moins que tu l’aies déjà à l’intérieur. Ça aide à comprendre quand on a déjà les choses dedans. C’est pour ça que les mots c’est tellement difficile, parce que quand tu lis les autres c’est toujours toi que tu cherches au début. Quand tu comprends trop vite, c’est que tu n’as pas cherché, c’est que tu en es resté à toi, c’est parce que ça te parle de toi, ça te dit ce que tu as envie, alors tu lis, tu lis, tu lis. Tu lis encore parce que tu crois que tu n’es plus seul.

En fait, tu es plus seul que jamais parce que celui qui a écrit n’a jamais voulu dire ça, c’est toi qui l’as trouvé, parce que tu l’avais déjà à l’intérieur. Tu crois que tu comprends, tu n'y comprends rien du tout, tu es juste face au miroir. Ce qui devient intéressant, c’est quand tu ne comprends pas. Evidemment si tu t’arrêtes là c’est con. Tu es avec rien, ça n’a pas de sens. Mais si tu creuses, des fois tu trouves des trucs. Des fois tu ne trouves rien mais des fois tu trouves des trucs.

Des fois c’est énervant, tu vois bien qu’il y a un truc mais tu ne vois pas ce que c’est, et tu te dis merde, ça a l’air vachement bien, lui il l’a et moi pas. Je le veux. Alors tu lis encore. Tu lis encore. Tu lis tu lis tu lis, tu peux plus te passer. Tu cherches ce qu’il a dedans qu’il étale comme ça partout et que toi tu ne comprends pas, et ça te fascine.  Ça te fascine, l’imperméable c’est fascinant.

Il y a juste un truc, là, un vernis à enlever, parce que quand on écrit on les protège ses pépites, forcément, on peut pas se mettre à poil comme ça ce serait périlleux, on est fragile avec nos grandes gueules. Enfin bon, un jour le vernis, tu ne sais pas comment, tu ne sais pas pourquoi, tu ne sais pas ce que c’est, le solvant. Ce que tu sais c’est qu’à force de lire le vernis se dissout et que tu trouves des choses. Et ces machins que tu ne comprends pas, d’un coup ça te parle, et tu les manges, tu les avales, tu les absorbes, tu les digères, et ça devient toi. L’étranger devient une part de toi. Et c’est bon la vache. Ce n’est plus de la fascination, c’est je te lis et je te prends parce que j’aime ça.

Sauf qu’il va falloir que je te taise parce que j’ai perdu ma voix. Il faut que je te taise maintenant. J’ai perdu ma voix. Il faut que je te taise, à trop écouter, ce n’est plus moi qui dis. J’ai trop bien compris. Ce n’est plus moi qui parle. Je suis devenue éponge.