Mais puisque je te dis qu'il y a un truc qui va pas. Mais ouvre les yeux bon dieu, regarde-le, ce clown, regarde bien. Tu vois pas le truc qui cloche ? Me dis pas que tu le vois pas. Mais enfin, ce clown, il se marre. T'as vu ça où, toi, un clown qui rit ? Un clown ça pleure, c'est même pour ça qu'on se marre. Les plaies et les bosses, ça fait toujours marrer, quand ça tombe à côté. C'est pour ça qu'il est là, l'Auguste, pour encaisser à notre place et nous consoler d'être méchants. Quoi le clown blanc ? De une c'est pas un clown blanc celui-là, il est mal fagoté dans son costume en lambeaux, et il porte chapeau mou avec fleu-fleur homologuée. De deux, il a jamais fait rire personne le clown blanc, il est pas drôle le clown blanc, il nous ressemble. Ridicule de vanité et de certitudes. Il nous ferait plutôt peur.

Ben celui-là regarde-le bien, il a la panoplie du clown triste, il pourrait sortir d'un Buffet, tout droit. Sauf qu'il chiale pas à long jets, il a pas pris un coup de pied au cul, il a seulement pas l'air un peu mélancolique. Si ça se trouve il est même pas malheureux en amour. Cet Auguste est superficiel, il est loin d'être à fleur de peau. Mais regarde-le se marrer. De quoi t-est-ce qu'il peut bien rire ? Regarde, ce qu'il fait, regarde. C'est pas du coup de pied au cul anodin, ça non, c'est pas de la tarte à la crème sans malice. Regarde-le avec son petit escabeau. Il grimpe dessus, il n'en tombe pas. Déjà ça c'est pas normal. Il décroche, il souffle, il raccroche. Il recommence un peu plus loin, sans même siffloter un air entraînant. Enfin, un Auguste ça sifflote avant de se casser la figure.

Tu sais ce qu'il fait ce con-là, t'as compris maintenant, dis ? T'as compris ?

Ce salaud, il est en train d'éteindre les étoiles. Tu sais ce que ça fait, une étoile qui s'éteint ? Une étoile qui s'éteint, c'est un enfant qui perd son rire. Mais écoute-moi bon dieu, tu te rends compte de ce que ça devient un gamin qui grandit sans rire ? Ça devient une grande personne qui rit jaune. Ça devient un clown qui se marre, comme lui. Un sarcastique. Des saloperies comme ça, si on les laisse faire, ils vous décrocheraient la lune, et ils vous laisseraient croire que c'est une bonne action. Décrocher la lune, je te demande un peu, elle est pas bien là où elle est ? Toute ronde sur son coussin noir, à jeter des œillades aux comètes les soirs d'été ? Oui, la lune elle jette des œillades aux comètes. C'est quoi, à ton avis, les étoiles filantes ?

Qu'est-ce qui te fait marrer gamin ? Tu crois qu'une vieille Colombine qui se débine, ça ferait rigoler Margot dans les chaumières ? Tu crois que ça suffirait à réveiller les grelots du soir ? Tu crois que ça suffirait à rallumer l'espoir ? Tu sais bien que toutes les chutes font pas rire, c'est vrai que l'heure est sombre, mais tout de même, on n'en est pas là. Ben la preuve, c'est toi qui y es, là. Tu ris pas, tu souris. Si je trouve un violon à faire miauler dans le décor je te fais pleurer comme je veux, comme un veau. Passe-la moi, la souris, je vais lui flanquer les chats aux fesses, à ce sagouin-là. Tu vas voir comme il va voler l'escabeau, il l'a collé juste au-dessus du trou. Et si ça suffit pas on enverra les chiens.

Et qui c'est qui va encore  s'y coller pour rallumer les étoiles dans les mirettes des marmots ? Qui c'est, hein ? Qui c'est qui va escalader les montagnes pour les remettre en place ? Qui c'est qui va encore pousser son gros cul sur une échelle branlante ? Mais j'en ai marre, tu sais, j'ai passé l'âge des acrobaties, y'a mon arthrose qui se réveille, là, pi un jour je me casserai la gueule. Il y a bien le Pierrot, là-haut, qui me donne la main pour que je m'explose pas la tronche dans les pâquerettes à chaque fois, mais je sens bien qu'il fatigue aussi. Faudrait vous y coller les jeunes. Je sais bien, vous avez pas eu à rêver comme il fallait, je sais bien que ça fait un moment que ça clignote dur et que les ciels d'été sont plus ce qu'ils étaient.

Je sais bien. Mais le ver luisant est revenu dans le jardin de ta grand-mère, tu pourrais m'aider un peu non ?