Je ne sais pas comment on en arrive là, je ne sais pas. A ce point d’absence de soi où même les larmes n’ont plus qu’un sens. Ça vous roule du haut vers le bas, vous fait le visage poisseux, l’œil rouge et vous contraint à l’aspersion d’eau froide, pour masquer.

On ne peut pas sortir comme ça. Vous je ne sais pas, je n’ai pas le droit. Quand j’étais petite on m’a arraché l’amour du cœur en me disant que ce n’était que du cinéma. On m’a refilé le père Noël en échange, j’ai fait ce que j’ai pu pour le garder, mais j’ai bien fini par comprendre, la transaction et l'effraction.

Restait la vie à vivre, de tout son poids. Des études à poursuivre. On cherchait à se débarrasser, j’ai compris maintenant, quand on est trop nombreux, on vire du nid le poussin le moins combattif. Celui à qui on a rongé les ailes et limé le bec, par précaution.

Celui qui s’est élevé tout seul, celui qui n’a trouvé nulle part son pareil, le vilain petit canard. C’est con de rester vilain petit canard toute sa vie, c’est con et c’est tellement plus fréquent que de se découvrir cygne. Les cygnes, il paraît que c’est méchant.

Restait plus qu’à atteindre l’oubli, c’est comme ça qu’on se retrouve au bois dormant. Mais les princes charmants, c’est comme les fées, ça n’existe pas. On se réveille trop tard, vilaine, et regardant du haut de son tour d’y voir le monde autour de soi, et on se demande si ça vaut vraiment la peine d’y descendre.

On se demande si on ne serait pas mieux au fond d’une oubliette, avec ses frères et sœurs exclus, les rats, les araignées, les serpents, les méchants. Les âmes en peine. A la peine. Les fantômes qui secouent leurs chaines.

J’ai cherché hier, par curiosité et parce qu’il avait involontairement empêché Alice et le pays des merveilles d’arriver jusqu'à moi, j’ai cherché le visage d’un homme qui n’a plus rien à perdre.

Je ne sais pas ce qu’il a fait pour en arriver là. Je ne sais pas ce qu’on lui a fait. Je crois que je ne veux pas le savoir. J’ai croisé le regard triste d’un homme résigné à la condition de bête humaine qu’on lui a imposée.

Si être une bête c’est rester plus près de son cœur que de la froide pensée cartésienne des élites qui se plaisent à croire que les petites gens n’ont pas d’âme, j'aurais mieux fait de vivre comme une bête, au risque de finir enfermée. Je serais plus libre que dans le rôle que j’ai endossé.

Les cœurs, plus on les arrache, plus gros ils repoussent, alors on préfère les mettre en cage. Pour les artistes et les bien nés, le zoo doré de la jet set, pour les fous à long nez, l’hôpital psychiatrique. La prison pour les désespérés. Il y a toujours une geôle pour circonvenir les vivants.