Tous mes refuges sont obscurs. J'aime le noir. La nuit ne m’a jamais ennuyée. La nuit m’ennuit. Verbe ennuire. Ce qui est bien quand on invente son verbe, c’est qu’on le conjugue comme on veut. Tous mes refuges sont obscurs, je t’écoute comme j’écoutais Thiéfaine dans mes jeunes années. Repliée immobile enfermée tous mes refuges sont obscurs. Ta voix est un refuge obscur et chaud. Je m’y ennuis sans jamais m’ennuyer.

Tous mes refuges sont obscurs, je t’écoute comme j’écoutais Thiéfaine dans mes jeunes années, je t’écoute, repliée, je t’écoute et rien n’a changé. C’est du sang chaud qui coule, même couleur que le mien, mieux présenté. Le mien c’est du boudin. Je me gorge de ton sang qui coule et qui ne remplacera pas le mien. Cochon de boudin. Je n’écris pas. Je n’écris pas je crie. Je crie depuis trente ans, quarante, depuis longtemps, depuis toujours. Je crie. Je crie. Je crie du boudin. Je m’ennuis dans le boudin. Je me noie dans le sang chaud qui coule de tes mots. Je me noie. Je crie. J’écris. Je n’avance plus. Ça n’avance pas la vie ou alors trop lentement. On ne change pas. Trente ans après on retrouve le petit enfant qu’on était autrefois, celui qui sourit sur la photo, celui qui a l’air content de soi et content de la vie. Un jour on le retrouve et on se rend compte qu’il pleure. Qu’il a toujours pleuré depuis qu’il sait qu’il est. Il est.

Etre ou ne pas être, la question n’est pas là. La question est ne pas naître. Ça Artaud l’a dit, Artaud l’a dit bien avant toi. Et je l’ai dit aussi avant toi. Je voudrais refaire le voyage à l’envers, rentrer dans le ventre de ma mère, n’avoir jamais existé. J’ai tout brûlé de mes jeunes années. Quelques mots restent que ma mémoire a gardés.

J’ai tué dans mes ovaires l’ovule que ma mère a gardé, enfanté, cruauté ma mère, m’amère. Ne soyons pas injustes avec les mères. On leur a juste foutu la grosse tête avec des conneries. Elles font ce qu’elles peuvent les mères. Elle pondent, elles élèvent et elles meurent sans avoir jamais rien dit. Les mères. Les mercenaires. Ne soyons pas injustes avec la mère, c’est plus facile pour le pater. Allez faire l’amer avec un père, vous. Avec un père qui vous empêche, avec un père qui vous enferme, avec un père qui vous étouffe, avec un père qui vous enfonce dans la gorge tous les maux qu’il n’a pas dits quand il aurait dû à ceux à qui il aurait dû. Un père qui n’a  pas écrit. Un père qui n’a pas versé son sang dans des mots, dans des cris, un père qui a versé son sperme pour se défaire de ses blessures, de ses souillures. Un père qui m’a tout légué. Un père qui m’a tout donné. Merci papa.

Ne soyons pas injustes avec les pères. Les pères font ce qu’ils peuvent et ils ne portent pas. Ils ne peuvent pas porter, ne sont pas conçus pour. Qu’est ce que ça fait un père ? Des impairs bien sûr, un père ça fait l’impair. Ça se gourre. Ça se gourre tout le temps. Un père ça tue ses enfants avant qu’Œdipe ne le tue. Quand il n’a pas réglé ses comptes avec le sien, faut bien que ça retombe sur quelqu’un. C’est quand même plus facile de tuer plus petit que soi. Surtout que ça ne se voit pas, le crime est parfait, et on se refile le bébé, de corps en corps, de femme en femme. Les mères portent les impairs des pères. Les femmes et les enfants d’abord.

Moi je veux mon imper. Je veux mon imper, ça me tombe dru sur le poil, ça tombe froid cette averse j’en peux plus donnez-moi. Donnez-moi mon imper que j’en finisse avec mes père et mère.

Un pair amer, père sévère. Un père quoi. L’épeire. L’épeire qui te bouffe qui te ronge qui t’empoisonne qui t’envenime, l’épeire. Qui t’envenime mais ne te tue pas. Et qui attend que tu passes le relais au prochain. Que tu fasses circuler le venin, mais crache-le ton venin, toi. Crache-le. Les pères ça vieillit, ça se fatigue, et un jour ça comprend, peut-être. Ça devient tolérant et c’est terrible. Parce qu’on se sent obligé de pardonner, parce qu’il a tout fait pour mon bien.
Pour mon bien papa, t’es trop gentil. Pour mon bien.

Je t’écoute, je te lis et je sais exactement ce que tu veux dire. Je sais. Je sais exactement qui tu es. Je sais ce que tes mots disent. Je sais. Je saigne avec toi je saigne le même sang je saigne le même venin le même aveuglement. Ils m’ont crevé les yeux pour me rendre lucide je vois tout maintenant. Je saigne le même sang les mêmes comptes à régler les mêmes fatigues.

Pourtant si différents. Ma dépendance et ton indépendance. Est-ce que l’amour vaut mieux que l’absence ? Est-ce que l’amour rend plus fort que l’absence ? Qu’est-ce qui vaut mieux ? Le désamour ou l’anamour ?