C'est forcément par là que ça se passe. Si quelque chose vit encore, dans ce monde mécanisé, c'est du côté de ceux qui disent non. Un vrai non, calme, paisible à force d'évidence, la seule réponse intelligente. S'il reste quelque chose à sauver, c'est du côté de ceux qui marchent, au lieu de pleurer leurs transports immobiles. Dans grève, il y a la plage, l'air marin, l'odeur d'iode, la magie des grandes vacances. Dans grève, il y a rêve. Comme dans les yeux des petits, qui clament joyeusement, presque victorieusement. Fièrement même.

Moi ma maîtresse elle fait grève.

Ils sont contents. Pourtant je les laisse en plan, on a abandonné Alice dans les bois hier soir, on n'a même pas eu le temps de finir le chapitre. Vendredi on commence par le pays des merveilles. Promis, craché, ils savent que si j'oublie ils n'ont qu'un mot à dire. Non c'est non. Promis c'est promis. Clair et net. Ce qui est dit est dit, ce qui ne l'est pas ne l'est pas. Vendredi on finit.

Le chapitre du soir, c'est devenu sacré en une fois. La marmaille immobile, le cul mal assis sur le sol. Les yeux écarquillés, les bouches bées. Le silence. Une qualité de silence qui tend à l'évidence. Ils aiment ça. Après une journée de vent et de pluie, sans courses échevelées, ni joues rouges, ni récré, un soir de fin de semaine. Un petit miracle, pourquoi est-ce que je ne l'ai pas osé plus tôt ?

On finit vendredi, et même on commence par ça. Tant pis pour le programme, les apprentissages, les apprentissages viendront. En leur temps. On l'y gagnera, d'ailleurs, le temps, d'avoir su les repousser à leur juste place. Après le pays des merveilles. Ou comme une porte d'entrée, pour y retourner seul, et accompagner les petites filles perdues dans les bois. Tiens, si je suis d'humeur, ils auront même droit à leur chapitre du soir le matin. Dans la foulée. Ce sera ma manière de les faire profiter de ma grève.

Parce que demain, il n'y a pas classe, il y a grève. Alice va rester figée dans son bois, à pas savoir comment retrouver sa juste taille. Pas celle qu'elle avait, non, celle qu'elle préfère. Demain c'est maîtresse qui se perd dans les bois. Elle est tellement en grève, maîtresse, tellement dans sa liberté à elle, elle est tellement dans le non et dans le contre qu'elle n'ira même pas manifester. Elle est tellement pas d'accord qu'elle n'ira même pas scander des slogans percutants au milieu des pétards et des fumigènes.

Elle est tellement lassée de ce jeu truqué qu'on appelle démocratie que demain, elle va tourner le dos à tout. Au méchant gouvernement, aux vertueux syndicalistes aussi. Elle n'a plus le temps d'être en colère, la colère c'est du temps perdu. C'est du temps volé. C'est jamais le combattant qui les déguste, les raisins de la colère. C'est le singe qui tire les marrons du feu. Les dés sont pipés, d'ailleurs les jeux sont faits. On ne sait pas encore ce qui va sortir du cri qui va gronder sur le pays, mais elle ne se fait pas d'illusions, les suites sont déjà décidées. Ailleurs, où l'on n'écoute jamais ce qui est vraiment important.

Demain maîtresse va dormir. Xavier l'empêche, à lui alourdir toujours la charge. Les camarades aussi l'empêchent, à vouloir à tout prix lui enfoncer la bonne parole dans le crâne. Demain maîtresse va au pays des merveilles. Jouer au croquet avec la reine et refuser de se faire couper la tête. Demain maîtresse va rechercher sa parole, à elle. Histoire de savoir si elle existe. Elle veut sa voix tout entière, pas un bulletin dans une urne. Elle veut sa voix, la sienne, raconter son histoire.

Maîtresse regarde avec anxiété sa charrette dans l'ornière. Le plus grave n'est pas qu'elle ne soit pas assez forte pour la sortir. Ce n'est pas non plus qu'il n'y ait personne pour l'y aider. Non le plus grave, c'est toutes les charrettes autour, qui de toute façon l'empêcheraient de passer. Demain c'est grève, elle ira à pied. Elle fera son chemin buissonnier, elle ne restera pas pour empêcher le rouleau compresseur de passer. Elle fera un pas de côté.

Demain, maîtresse prendra le cancre par la main et ils sortiront par la fenêtre ouverte sur l'été. Ils s'envoleront. Ils iront gommer les barreaux des cages.