Elle vieillit chaque fois qu'une porte se referme, elle vieillit comme on tourne des pages.
Parfois c'est délices et jubilation, elle dévore, elle se gave, à pleines mâchoires. Quand ça passe près d'elle, elle sait tendre la main pour cueillir les fruits de la passion. Jeu de mot facile auquel elle ne résiste pas, parfois le facile a du bon. Elle sait croquer le fruit défendu, elle n'a pas peur d'être chassée du paradis.

Mais. Mais les fruits défendus ça se défend, ça se défile, ça fuit. En pleines agapes ça s'effraie et ça fuit. Sans un mot pour se dédire. Ça fuit en tirant un coin de nappe, ça fuit en brisant les flacons de l'ivresse. Combien de fois s'est-elle blessée sur un tesson de bonheur oublié ?

Marche donc pas les pieds nus, enfile tes sandales, et arrête de traîner n'importe où, avec n'importe qui, arrête de t'encanailler avec des gueux. Arrête de traîner dans les rebuts. Tu vas choper des sales maladies.

Elle s'en fout, des conseils raisonnables et sensés. Elle s'en fout, elle n'écoute qu'une vérité. La sienne. Obstinée. C'est pas tellement qu'elle soit sûre d'avoir raison, c'est qu'il n'y a que celle-là qui vaille la peine. Quand ça gonfle dans sa poitrine et qu'elle gueule son silence.

Il n'a pas entendu. Pas entendu le silence derrière son bavardage futile. Pas entendu l'orage exploser. Pas vu les eaux du ciel rouler sur son visage. Il est resté dans son silence à lui. A peine s'il l'a troublé de quelques notes sur sa guitare. A peine. Il s'est refermé sur son mystère comme une huître sur sa perle. Il a rejoint ses fonds profonds, il a rejoint ses bas-fonds. Sans elle.

Elle a mis du rouge à ses cheveux pour cacher ses larmes. Les larmes ça la vieillit.
Elle vieillit chaque fois qu'une porte se referme, elle vieillit comme on tourne des pages.