Bonne soirée
Par Ginette Fanfiole le lundi 3 novembre 2008, 20:25 - Idées noires - Lien permanent

La soupe n'était pas froide.Tiède et douce. Un rien amère, elle aurait dû éplucher les courgettes. La soupe n'était pas froide, épaisse comme elle l'aimait, rassurante. ça a quelque chose chose de rassurant la soupe. Le chat sur ses genoux en avait réclamé sa part, et elle lui avait abandonné son bol presque vide. Elle n'avait ni froid, ni faim, elle avait un lit et un toit sur sa tête. Elle avait une voiture garée au bas de la rue. Un appareil photo. Un ordinateur. Une connexion internet. Un téléphone portable. Un baladeur vidéo. Des trucs et des machins, indispensables et dérisoires. Inutiles.
Elle avait le silence. Le frôlement de ses chats. Leur ronron apaisant. L'immobilté. L'inertie. La paralysie. Elle avait l'absence. Elle était piégée là, comme le papillon dans la toile. Mais nulle araignée miséricordieuse pour lui instiller son venin d'oubli. Elle était bien vivante, elle entendait tout, elle voyait tout. Elle comprenait tout.
Sa vie inepte, sans talent, sans joie. Ses habitudes dérisoires. Ses gestes mécaniques. Le temps passait, goutte à goutte, acide. Le temps la rongeait vive, lentement, si lentement, jusqu'à l'os. Elle aspirait au repos, attendait la délivrance. Sans les chats à nourrir, elle se serait bien laissée aller à la catalepsie, à l'abandon. On l'aurait retrouvée, longtemps après, suffisamment longtemps pour qu'on ne puisse plus lui empêcher sa libération.
Elle s'agitait, comme ses congénères, quand elle y était obligée. Il fallait bien nourrir ces animaux qu'elle avait recueillis un jour d'optimisme inconscient. Un jour d'insouciance inconséquente. Comment avait-elle pu croire qu'elle garderait aussi longtemps qu'ils vivraient l'énergie de vivre ?
Elle était sous anesthésie, à ce moment-là. Sous influence. Elle avalait sa dose, sagement, matin et soir. Les comprimés pour s'éveiller, les comprimés pour dormir. Elle fonctionnait comme une machine, elle faisait comme les autres font. Elle avait pris au fond d'une cage une boule de poils à haute tension, un animal fou d'être enfermé. Comme il s'ennuyait, tout seul, chez elle, elle lui avait amené, un jour, une compagne, sortie d'une autre cage. Comment peut-on en être réduit à mettre des animaux en cage pour les protéger ?
Un jour le docteur l'avait jugée guérie. Guérie de quoi grands dieux ? Il n'avait jamais mis de nom sur ce mal dont elle souffrait. Elle avait réappris le mouvement perpétuel, comme les autres, et il l'avait rendue au monde duquel il l'avait soustraite un moment. Avait cessé de lui signer des ordonnances. Lui avait signifié son congé, il ne voulait plus la voir. Elle avait continué un moment sur sa lancée, à s'agiter. Avait ralenti. Et s'en revenait maintenant dans l'autre sens, en chute libre. Elle descendait bien plus vite qu'elle n'était montée, elle savait. En touchant le fond, elle rebondirait comme une balle. De plus en plus vite. De moins en moins haut. Elle allait s'immobiliser. Mais ce ne serait pas de tout repos.
Elle soupira. Le chat sauta sur ses genoux, il avait fini de lécher le fond du bol. Elle leva la tête du clavier et regarda son écran. Quelqu'un lui avait souhaité une bonne soirée. Elle grimaça, se tourna vers la fenêtre obscure. Une bonne soirée, oui. Elle allait passer une bonne soirée. Elle nettoya, rangea rapidement ce qui devait l'être, et monta se coucher. Elle ne prit pas de livre, ne ralluma même pas l'ordinateur. Elle avala un comprimé et s'endormit comme une masse.