Vivre
Par Ginette Fanfiole le dimanche 31 août 2008, 22:28 - Idées noires - Lien permanent

Elle se souvenait.
De la lumière crue du soleil,
du ciment lisse du préau,
de l'ombre.
Elle se souvenait avoir vu,
pour la première fois,
Son profil
Juste elle de l'intérieur :
L'arête du nez.
L'ombre d'une joue.
Comme une frontière infranchissable, entre elle, et l'instant.
Elle avait commencé à vieillir.
Bientôt elle soufflerait ses bougies.
Quatre ? Cinq ?
Quatre.
Il me semble quatre.
Au prochain avril.
On était en mai.
On lui avait donné de la farine et de l'eau.
Sous un préau.
Pour quoi faire ? Elle ne savait plus.
De la farine et de l'eau ? Sous un préau ?
Je vous demande un peu.
Je vous demande !!!
Répondez-moi !!!!
Répondez-lui.
Jamais bien sûr.
Jamais personne n'a répondu.
Ne répondra.
Jamais personne ne répond.
Elle avait mélangé la farine et l'eau.
Sans comprendre.
Elle s'était vue.
Elle s'était vue
une vie
toute une vie
mélanger cette farine
cette eau
sans raison.
Elle entendait les voix
Qui s'échappaient par la fenêtre.
La voix claire et coupante
De la maîtresse.
La voix de la maîtresse
qui découpait les vies
en tranches
en rondelles
en syllabes
qui mesurait les âmes
à coup de tables d'addition.
L'oiseau du poète
s'échappait
par la fenêtre ouverte.
Elle voulait le suivre.
Elle se leva.
fit un pas
deux peut-être,
trois ?
avant de découvrir le boulet
qu'on lui avait attaché
à la cheville.
Elle tirait
toute petie
sur la chaîne.
Vaincue.
L'oiseau était envolé
elle était restée.
Et pour la première fois, elle se dit.
Il faudra que je me souvienne.
Quand je serai une grand personne
il faudra que je me souvienne
qu'on n'enchaîne pas les enfants ainsi.
Elle soufflerait l'an prochain ses bougies.
quatre je crois.
Elle voulait vivre.