Boutique amphigourique

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jeudi 12 avril 2018

Hommage (atelier)

Jacques fouilla dans sa poche et en extirpa une feuille de papier molle et un peu déchirée à force d’avoir été maintes fois dépliée, repliée, lue et relue, la parcourut une fois de plus puis resta immobile, assis au faîte du toit, l’œil rêveur et le regard flottant sur l’horizon.

Mon bien cher Jacques,

Je ne te remercierai jamais assez du cadeau immense que tu m’as fait quand tu m’as offert cette liberté et avec elle l’univers entier. J’ai fait comme tu m’as dit, j’ai poursuivi mes rêves. L’envol a été un peu difficile, pour autant qu’on puisse parler d’envol car c’est sur un paquebot que nous nous sommes embarqués, mon gros bidon et moi. Nous avons traversé l’Atlantique pour arriver dans cette belle province qui m’a tant fait rêver. J’ai longtemps cherché, marchant au long des rues et entrant partout pour demander du travail.

C’est à Québec que ton enfant est né. L’hiver tirait à sa fin, les rues étaient noires d’une bouillasse épaisse qui là-bas annonce le printemps. Je l’ai appelé Arthur, en souvenir de nos promenades dans la forêt de Brocéliande.

J’ai trouvé un emploi comme serveuse dans un café concert, chez Lucette, où viennent se produire des artistes débutants mais au talent certain. Lucette a celui de les dégotter, elle a fait débuter bien des célébrités.

J’ai recommencé à écrire. Tu avais raison, les mots me viennent mieux depuis que j’ai osé embrasser ma liberté. Elle ne me suffoque pas, elle me gonfle la poitrine et jour après jour mon pas s’affirme. Je fredonne souvent des refrains que j’invente au fur et à mesure en rinçant les verres ou en servant les clients. J’ai acheté un gros cahier d’écolier dans lequel je note tout ce dont je me souviens. J’en ai déjà noirci la moitié des pages.

Arthur pousse bien, c’est un enfant vif et gai. Il va sur ses deux ans, maintenant, et il commence à marcher. Il faut le voir traverser la salle en vacillant sur ses petites jambes quand il court après le chat pour le caresser. Il babille sans cesse, attrape des bribes des mélodies qu’il entend, et les chante avec force et entrain. Lucette dit qu’elle le fera bientôt monter sur scène.

Il te ressemble beaucoup. Il a le même regard bleu et rieur que toi, et quand je le vois escalader les tabourets du bar, je me dis qu’il est aussi leste que toi quand tu escalades les toits. Tu peux être fier de lui.

Nous viendrons en France pour la Noël, mes parents attendent avec impatience de rencontrer notre petit gars. J’espère que tu seras là pour faire la connaissance de ton fils. J’ai hâte de te revoir.

Je t’embrasse chaleureusement.

Denise

vendredi 9 février 2018

Suite en pas perdus. (Atelier G)

Tous les chemins mènent quelque part, il suffit de les suivre. J'ai choisi le doigt du sage et j'ai suivi la Lune. Si longtemps je L'ai suivie, peu à peu j'ai pris Son visage, blafard et illuminé. Je suis fou. Sans doute je suis fou, mais pas plus que vous, qui restez.

Je suis parti un soir d'hiver. Elle s'élevait sur l'horizon, toute blonde, toute ronde, si belle que j'ai marché vers Elle, sans penser plus loin, et encore moins au jour prochain.

Je suis parti sans savoir que je partais. J'avançais dans la nuit sereine, élevant mon regard aux étoiles comme Son disque montait.

Il faisait froid. La neige craquait sous mes pas, le paysage était comme au-delà. Au-delà du souffle et du brouhaha, un au-delà de tout et de tous, au-delà de chacun et au-delà de soi. Un au-delà de soie. Je n'étais plus un homme parmi les hommes, semblable à tous les autres et unique entre tous. J'appartenais. J’appartenais au décor scintillant et immobile, silencieux, qu'Elle dessinait, les givres étoilés en cristaux répondant aux étoiles piquées au dais noir de la nuit immobile.

Nuit de lune et de brume, brume espiègle, cachant ou dévoilant tour à tour pour mieux le sublimer chaque élément du tableau dans lequel j'étais comme tombé. Mon cœur battait et c'était tout le paysage qui pulsait. Mon pas le rythmait, le découpant en saynètes successives, fluides. Mon souffle s'élevait en bulles de brouillard qui marquaient mon avancée dans la nuit claire.

On aurait pu me suivre rien qu'en les regardant, aussi sûrement qu'on pouvait suivre, autrefois, les cailloux du petit Poucet. C'est chose impossible désormais : le facteur Cheval les a ramassés pour édifier son palais idéal.

Je me suis retourné. Derrière moi je n'ai rien vu, ni personne, demain ou dans une heure la neige aurait couvert la trace de mon passage et je ne saurais plus retourner chez moi.

La Lune à l'apogée, j'ai repris mon chemin, toujours marchant vers Elle, à la rencontre de Son énigmatique lueur, et m'interrogeant : Où était-ce, chez moi, déjà ? Qu'est-ce-ce que je laissais derrière ?

Je me suis obligé à cesser de penser, me concentrant sur les arbres blanchis et doucement éclairés d'argent, sur le chant de leurs branches glacées tintinnabulant au vent léger qui les cognait les unes contre les autres. Il était trop tôt pour répondre à cette question, ou trop tard, enfin ce n'était pas le moment. Y répondre dans l'instant, c'était m'immobiliser, ou pire, revenir en arrière, revenir sur mes pas, m’assujettir au passé.

La nuit semblait me sourire. Je n'avais pas froid. Je portais ma pelisse, une chapka enfoncée jusqu'aux oreilles et mes chaussures de peau fourrées protégeaient mes pieds du sol gelé. Ça suffirait bien pour m'ancrer.

Je me suis arrêté, j'ai inspiré profondément l'air vif et reprenant ma marche, j'ai soufflé, longtemps. C'est alors que j'ai compris que j'étais parti.

dimanche 28 janvier 2018

Des ravages de l'alcool (Atelier F)

René entra dans le bistrot, s'essuya le front avec un grand mouchoir à carreaux en soulevant légèrement sa casquette et salua le patron.

- Hé, Marcelin, comment tu vas ? Ce sera un petit ballon de blanc bien frais, ça tape dur ce matin.

Augustin saisit un verre à pied sous le comptoir, le posa sur le zinc, déboucha une bouteille et le remplit à ras bord.

- Et la Denise, comment elle va ? interrogea le patron en versant le vin. C'est pour bientôt ?

- J'espère bien, fit l'autre, va quand même falloir qu'elle le sorte, depuis le temps.

René porta le verre à ses lèvres, bascula la tête en arrière, le vida d'un trait, le reposa en s'essuyant la bouche du dos de la main et claqua la langue.

- Ah, c'est du bon, hein, ça fait du bien par où que ça passe. Remets-moi ça, Marcelin.

- Doucement, René, si tu dois redescendre dans la vallée, faut que t'aies les yeux en face des trous. Tu sais ce que les gendarmes ont dit la dernière fois.

- Allez, Marcelin, c'est pas un petit canon qui peut me faire du mal, surtout de ce temps là. C'est le dernier pour aujourd'hui, juré.

Marcelin toisa son vis à vis à l'oblique en renouvelant sa consommation. Après tout, si les gendarmes l'avaient dans le collimateur, ce n’était pas une raison pour plomber son commerce. René de toute façon était à peine rougeaud et il calait bien debout.

Il jeta son second ballon derrière une cravate qu'il ne portait jamais, sortit en saluant la compagnie et reprit le volant de sa vieille camionnette pour continuer sa tournée. Il roula gaiement jusqu'au prochain hameau et songeant à sa Dulcinée grosse jusqu'aux oreilles entonna d'une voix de stentor : "  La belle de Cadix a des yeux de velours ! ".

Arrivé sur la place il passa à l'arrière du fourgon et ouvrit les vantaux pour accueillir la clientèle.

- Et alors, René, t'es bien gai ce matin, lui lança la vieille Angèle. Tu me mettras deux tranches de jambons, s'il te plaît. J'ai les gamins de la fille à manger aujourd'hui.

Le charcutier servit sa pratique, toujours chantant à tue-tête entre deux commandes. Quand il en eut fini, il replaça les vantaux, verrouilla son véhicule, traversa la place et se dirigea vers le café.

- Comment va, Augustin ? Un petit blanc bien frais, s'il te plaît. Fait chaud, ce matin.

Quand il rentra chez lui, quelques heures plus tard, une fois sa tournée bouclée, il marchait beaucoup moins droit et son teint rubicond était passé au vermillon.

- Denise, hé Denise, appela-t-il, qu'est ce que tu nous as mijoté de bon pour midi ? Va falloir que je mange un petit quelque chose.

Il entra dans la cuisine en titubant et découvrit ébahi les fourneaux rutilants, tels que Denise les avait laissés la veille. Pas la moindre odeur, aucun fumet appétissant annonciateurs d'un repas gourmand ne venaient chatouiller ses narines comme à l'ordinaire.

- Nom de Dieu, fit René, Denise !

Il parcourut la maison en tout sens et de la cave au grenier, et finit par découvrir sa femme dans la cour, affalée sur un banc et toute gémissante.

- Faut y aller, mon René.

Merde. Elle allait accoucher et il ne pouvait pas la conduire en auto à la clinique dans l'état où il s'était mis.

- Denise, je me rappelle pas où j'ai foutu mon vélo, dit-il.

Denise hésitait à comprendre.

- Hein ?

- Mais où est passé mon vélo ?

- Ton vélo ? Tu ne veux quand même pas …

- Écoute, on n'a pas le choix. J'ai plus qu'un point sur mon permis et les gendarmes m'attendent au tournant. Monte sur le cadre, la mère, gueula-t-il en sortant de la remise.

vendredi 19 janvier 2018

Souvenirs, souvenirs (Atelier G)

J'ai retiré la veste de mon costume et je l'ai accrochée à une branche du vieux cerisier en fleurs. J'ai retroussé mes manches et j'ai cherché du regard quelque chose pour creuser. Je suis entré dans l'appentis. Dans un coin, recouvert de poussière, dépassant d'un amoncellement d'objets hétéroclites, vieux journaux, bocaux à confitures, briques de lait soigneusement vidées, emballages en polystyrène, j'ai cru reconnaître le manche de la petite pelle que j'utilisais, enfant, pour construire mes châteaux de sable ou travailler la terre noire du jardin.

J'ai tiré sur le manche pour saisir l'outil. Je suis revenu au pied de l'arbre et j'ai commencé à creuser. Le printemps était humide, la terre était meuble, je n'ai eu aucune difficulté à extraire l'objet de mes recherches : une clef. Une énorme clef que j'avais cachée là il y a vingt ans, un jour de printemps comme aujourd'hui.

Je ne portais pas de costume, alors, j'étais en culottes courtes et avec mon copain Dédé, nous avions pensé que c'était la meilleure chose à faire. Personne ne devait jamais savoir ce que nous avions manigancé dans la cabane de la mère Angèle. Nous avions donc décidé d'en fermer la porte à double tour et d’enterrer la clef bien profond pour que personne ne la trouve.

La vieille Angèle ne sortait plus guère de sa maison, il était peu probable qu'elle aille jusqu'au fond de son jardin pour pousser la porte de la cahute. Mais on ne sait jamais, imaginez qu'un maraudeur ou une bande de mioches mal embouchés entrent et découvrent notre secret ?

Je me suis relevé, péniblement mais triomphant, j'ai baissé mes manches en prenant bien garde à ne pas les salir, j'ai posé ma veste sur mon bras et je suis rentré, prenant soin de me laver les mains et de rajuster ma cravate avant de rejoindre la bande des copains qui buvaient et riaient dans la véranda.

J'ai tapé sur l'épaule de Dédé et je lui ai montré la clef. Il a aussitôt cessé de rire et de parler, m'a dévisagé d'un air ébahi et a soufflé :

- Non ? Tu l'as retrouvée ?

- Elle n'a jamais été perdue, je n'ai eu qu'à la déterrer.

Dédé m'a regardé, à la fois grave et songeur.

- On y va ? a-t-il proposé.

- On y va ! j'ai répliqué.

Nous n'avons pas pris nos vieux vélos, nous étions trop grands pour les enfourcher à présent. Nous avons pris le sentier jusqu'au jardin de la vieille Angèle.

Elle était passée de l'autre côté depuis bien longtemps, mais sa maison n'avait jamais été vendue. Sa fille n'avait pas eu le cœur de s'en séparer, pour autant elle n'était jamais revenue vivre au pays.

La porte de la cabane n'avait donc probablement jamais été ouverte depuis que nous l'avions verrouillée. Nous avons eu du mal à faire tourner la clef, la serrure était grippée, mais la porte de bois vermoulu a fini par céder et s'est ouverte en grinçant un peu. Les araignées nous ont souhaité la bienvenue.

Nous avons ouvert le vieux placard. Nous n'avions plus besoin d'escabeau pour atteindre l'étagère la plus haute. Nous avons sorti la vieille boîte à cigares. Le parchemin que nous y avions caché n'était pas altéré, on pouvait toujours y lire le solennel serment que nous avions prêté, autrefois, Dédé et moi.

C'est Dédé qui avait écrit, en lettre multicolores et enluminées, avec les tout premiers stylos feutres que nous venions d'acheter à la papeterie du village, après avoir longtemps économisé. Je revois encore l'étui : les nombres de un à dix écrits en couleurs vives sur fond noir.

Je, soussigné, Jojo, roi des billes et des calots,

Je soussigné, Dédé, ci-devant roi des osselets,

nous nous jurons jusqu'à la mort une amitié sans faille et promettons de nous venir en aide au premier appel.

En guise de signature, deux soleils bruns éclaboussés et légendés : sang de Jojo, sang de Dédé.

Nous nous sommes regardés sans nous voir tout à fait, chacun voyant en face de lui le gamin d'autrefois, le béret de travers et les genoux couronnés.

- Si quelqu'un le trouve, ils vont se foutre de nous, c'est sûr, murmurait une petite voix venue d'un lointain passé.

- Y'a qu'à fermer la porte à clef et aller la planquer, répondit en écho une autre voix lointaine.

Nous sommes restés un long moment, sans rien dire, sans bouger, nous remémorant le bon vieux temps. Nous étions sur le point de partir pour rejoindre les autres quand mon regard s'est posé sur la plus haute étagère du placard. A côté de la boîte à cigare, il y avait une vieille photo jaunie. Dédé l'a prise et nous avons scruté les traits d'une jeune fille.

- Ben merde, fit Dédé, on jurerait que c'est la mariée.

jeudi 18 janvier 2018

Où ça ? (Atelier G)

Quelque part, une petite brise souffle, friselant la surface de l'eau. Une grenouille posée sur une feuille de lotus gobe une mouche et saute à l'eau. Plouf.

Ailleurs le vent se lève, léger, animant au sol des ombres mouvantes. La lumière se faufile, d'ici à là. Vient l'averse. Un arc-en-ciel enjambe un toit d'ardoise.

Sur la plage ensoleillée, le sable gifle les vacanciers aux mollets. Certains se lèvent, secouent leur serviette et entament une partie de pétanque.

Autre part, dans un jardin fermé, une rafale fait voler le couvercle noir d'une poubelle noire, le plaquant au mur de clôture pendant que s'envolent les idées noires.

Au même moment, la tempête fait mousser le bas des falaises en écume blanche, lève des vagues immenses dont la lumière verte déferle sur la lanterne d'un phare.

Enfin une tornade aspire de bas en haut les superflus, les recrache au ciel noir et les redistribue au petit bonheur la chance. C'est maintenant que commence l’histoire. La vie continue.

jeudi 11 janvier 2018

Adolescence (Atelier F)

Adolescence.

Une étoupe, un voile, une brume épurant la lumière.

Le long silence des sirènes avant qu'elles trouvent leur voie.

Ensemble sous le pas, un chemin tortueux et une route toute tracée, droite et rectiligne, qui ne verdoient ni ne poudroient, ondulent et t'échappent.

Déséquilibre.

Te voilà au fossé, le nez dans les pâquerettes, les yeux dans les étoiles. L'émotion t'embrouille, les interdits t'échappent, le corps te chauffe, le vent t'enlève.

Tu y vois comme du haut d'un phare envolé par la tempête. Tout est là à tous les temps, d'hier à tous tes lendemains, les hivers et les étés, tous les possibles qui émergent et te submergent, tu suffoques.

Un peu d'encre, quelques mots comme une ancre et tu amarres ton souffle.

Adolescence en pleurs. Adolescence en fleurs. Les flottements et la nausée, l'ivresse aussi un peu, l'essor.

L'ignorance broie tes certitudes en arrogance, tu fêles et te brises, ta lumière éclate.

Tu soleilles.

samedi 6 janvier 2018

Le géant vert ou l'odyssée revisitée (Atelier E)

Il était grand comme les montagnes et son front tutoyait les nuages. Pourtant, toute sa puissance n'avait pas suffi à libérer Hélène. Ulysse s'était cassé le nez sur la porte de Troie et il prenait racine avec ses acolytes venus à la rescousse de la belle : ils ne parvenaient pas à faire céder Pâris. Il finit par trouver le moyen de forcer l'entrée, à la rouée, en malhonnête, qui veut la fin veut les moyens.

Il faut dire que Pâris était peut-être un peu trop imbu de sa toute puissance. Un cadeau, ce cheval ? Je te demande un peu, un cadeau, trois mille ans avant l'invention du père Noël. La vanité rend idiot.

Ulysse avait ordonné la construction du cheval piégé, on a toujours besoin de charpentiers et menuisiers sur un bateau, ça n'avait pas été compliqué. Ils avaient élevé l'immense destrier. Il était grand, il était beau, il était creux. Fallait-il qu'ils soient impatients de retrouver leurs foyers pour qu'aucun de ceux qui étaient dans le secret ne vendît la mèche. Tous s'étaient tus, rien ne filtra du stratagème tout le temps qu'il fallut pour réaliser ce sacré canasson.

Le jour vint où on le tira jusqu'aux portes de Troie. Le jour vint où en grand secret les combattants s'introduisirent dans ses flancs. La nuit était sombre et sans lune, on n'entendit pas un son d'armes entrechoquées, pas un bruit de pas, pas le moindre souffle de voix. On les enferma, chacun replié sur soi pour attendre le matin et les Troyens. Et les Troyens vaniteux crurent à la victoire, au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Ils firent entrer Bucéphale comme un tribut au sein de leur cité. Tout le jour ils festoyèrent, traînant l'animal dans toute la ville. On raconte que pour la première fois depuis bien longtemps, la belle Hélène retrouva son sourire. A ce sourire ils auraient dû comprendre qu'il y avait anguille sous roc, mais l'aiguille cachée dans les échardes du bois, ils ne la cherchèrent pas. Ulysse avait bien mesuré leur orgueil,

La nuit revint, aussi noire que la veille, aussi sourde. Dans Troie endormie cuvant les vins du festin et ronflant sonore, les soldats grecs s'extirpèrent du cheval et ouvrirent toutes grandes les portes de la ville. Les armées grecques s'y engouffrèrent. Le combat fut rude, les fourbes comme les niais étaient de rudes guerriers, mais la surprise et l'ivresse eurent raison des Troyens et Zeus guidait les Grecs.

Les vainqueurs emmenèrent Hélène comme un trophée, elle en perdit son sourire à peine retrouvé, lassée de n'être encore que l'objet du délit.

Les navires attendaient, les amarres larguées, qui levèrent l'ancre et filèrent aussi vite qu'ils pouvaient, vent debout, pour ramener chacun chez soi et Hélène à sa condition de reine asservie à Ménélas. Elle n'avait cessé d'être l'otage de l'un que pour redevenir l'otage d'un autre, sa tentative d'évasion manquée. Ce fut peut-être à cause de ses yeux tristes que Zeus fit tonner sa colère. Hélène lassée par les faux ors et des honneurs de pacotille ne rêvait que d'une vie au grand air et en sabots. Elle rêvait de se faire oublier, d'effacer son destin pour enfin commencer à habiter sa vie.

C'est sans doute la raison pour laquelle Zeus poussa les navires sur l’île des cyclopes. Les cyclopes n'étaient pas les ogres que l'on dit, Polyphème n'était pas un barbare. Il vivait la vie simple et rugueuse des gens de la terre. Après mai 68, il aurait élevé des chèvres dans le Larzac avec une belle fille libérée.

Ulysse le rusé était aussi une brute. Il ne savait des étoiles que ce qui lui était nécessaire pour diriger ses bateaux. Il n'avait jamais tenté de voir les univers qui gravitaient autour, encore moins de les imaginer. D'aucuns se demandent même s'il ne croyait pas que la terre était plate. Aussi quand ses vaisseaux se fracassèrent sur les brisants ne chercha-t-il pas à comprendre dans quel monde il était arrivé. Avec ses soudards, il parcourut l'île, cherchant de quoi réparer, et quelques richesses sur lesquelles faire main basse, le temps qu'il y était.

Ils découvrirent la grotte de Polyphème qu'ils mirent à sac, prétendant protéger Hélène qui pleurait à chaudes larmes sa fatigue et sa rage. Elle en fit le tour pendant que les hommes prenaient possession des lieux. Prenaient possession. Comme des hommes. Hélène faisait partie de leurs biens. Comme une femme. Ils fouillèrent tout, cherchant des vivres pour continuer leur voyage et du bois pour réparer les mâts brisés. Ils ne mirent la main que sur de pauvres ballots de laine et quelques fromages, qu'ils emportèrent sur leurs bateaux, allant et venant comme des mulets entre la grotte et la plage.

C'est ainsi que Polyphème les surprit en faisant rentrer ses brebis. Polyphème était grand comme dix montagnes, puissant, et son œil unique savait tutoyer les étoiles sans les défier, un phare braqué sur l'infini. Par les nuits claires il avait coutume de s'étendre sur le dos, le regard levé. Il pouvait voir l'univers entier, les étoiles et les comètes, les planètes et leurs paysages, la vie dessus qui bruissait. Il observait, écoutait, attentif au moindre mouvement, au plus petit souffle, la plus légère vibration, tout ce qui faisait vie, du plus ténu au plus vigoureux courant, accaparait son intérêt.

Quand il constata le saccage, il rugit, que vouliez-vous qu'il fît ? Et les pleutres se mirent à trembler. Alors il vit Hélène pleurer. Il la considéra, se tut, le silence s'installa, étale et paisible, une mer de sérénité. Toutes les bêtes étant entrées, il roula devant l'orifice un lourd rocher pour empêcher les intrus de s'enfuir, dévora avec appétit quelques fromages que les Grecs n'avaient pas eu le temps d'emporter, avant de traire ses brebis. Puis il s'endormit jusqu'au matin suivant. Il fut le seul à dormir. Pendant qu'Hélène veillait sur son sommeil au prétexte de le surveiller, Ulysse et ses compagnons tinrent conciliabule pour décider de quelle façon ils tueraient leur hôte, et le malheureux n'aurait pas revu le jour s'ils avaient su imaginer comment enlever l'énorme pierre qui obstruait l'entrée. Quand l'aurore se leva, il sortit avec le troupeau et replaça la pierre pour barricader son repaire, emprisonnant les indésirales.

Avant de s'éloigner il partit d'un grand rire et il leur dit comme ça de sa voix de rocaille qu'il les boufferait tout crus à son retour s'ils touchaient quoi que ce soit. Hélène eut un sourire en coin mais les autres blêmirent de terreur. Sitôt que Polyphème fut parti, Ulysse, à l'abri derrière le rocher, retrouva sa superbe et moulina un plan comme un engrenage dans lequel le berger devait tomber pour y être broyé. Ulysse, roi d'Ithaque, dit le roué.

Il en fut comme il avait manigancé. Dans l'ombre de la grotte il épointa un pieu qu'il durcit au feu de bois et cacha. Quand Polyphème revint, il fit entrer ses brebis, se rassasia à nouveau de fromages et de fruits qu'il avait rapportés, et s'endormit. Ulysse se posta près de l'entrée, se dissimulant dans l'anfractuosité du rocher, et tandis que les autres dormaient il attendit le matin, attisant sa colère en son for intérieur pour se donner du courage. Quand Polyphème fit rouler la pierre pour libérer le troupeau, il était prêt. Le fier et fort Ulysse jaillit hors et bondit à sa face, enfonçant son pieu affûté profond dans l'orbite unique du brave géant qui se mit à hurler, de douleur et de saisissement. A quelles ignominies la peur peut-elle pousser ! Le cyclope porta une main à son front, de l'autre repoussant Ulysse dans la caverne pour s'en protéger, et fit rouler la pierre devant.

- Qui es-tu, maudit marin, pour ainsi mutiler sans raison tes pareils ? tonna Polyphème.

- Si quelqu'un t'interroge, réponds que je me nomme Personne, rétorqua le roi d'Ithaque, humilié de s'être à nouveau laissé enfermer, à la merci de celui qu'il venait de blesser gravement.

Le bon Polyphème s'inquiétait pour ses brebis, piégées avec ses assaillants. Il fit doucement rouler la pierre, n'ouvrant qu'un étroit passage qui ne laisserait sortir qu'une bête à la fois.

- Ne t'avise pas, Personne, de t'enfuir, ni toi ni aucun des tiens. Pour ce que vous avez fait, vous resterez mes prisonniers. J'ai deux mains et deux pouces, celui que je prends à tenter de s'échapper, je lui fais sauter les deux yeux comme tu viens de crever le mien.

Au fond de la grotte, la belle Hélène frémit. Le géant cette fois ne plaisantait pas.

Il appelait une à une chaque bête par son nom, quand elle se présentait devant lui il passait les mains sur son dos, pour s'assurer que chacune était saine et sauve, et en bonne santé. Ce que voyant, Ulysse s'accrocha au ventre de l'une d'elle, s’agrippant à sa riche toison pendant qu'elle sortait et se laissant rouler au sol dès qu'il fut à l'air libre. Ainsi il berna Polyphème, et fit signe en silence à ses compagnons de l'imiter. Hélène sortit la dernière, les rustres l'avaient oubliée. Elle sortit, fière d'une vraie fierté, assise bien droite sur le dos de la dernière brebis.

Quand Polyphème voulut la caresser, il découvrit sur son dos la femme. Il prit son visage entre ses mains, ses paumes en épousant délicatement les contours, pour mieux se rappeler ses traits. Hélène le dévisageait avec une grande douceur, posait la main sur son front, tout près de l’œil blessé. Elle aurait voulu rester avec lui, à soigner les brebis ou à filer la laine, à battre librement la campagne pour dénicher des simples, à cultiver le froment pour le pain quotidien. Ils ne disaient rien, suspendus qu'ils étaient à l'instant, l'étirant pour le faire durer.

Mais déjà Ulysse attrapait Hélène par le bras et l'entraînait vers les navires.

Ainsi Hélène et Polyphème furent-ils séparés à jamais.

Ainsi Ulysse le fourbe rejoignit-il sa légende immortelle.

- Je suis Ulysse, roi d'Ithaque et vainqueur de Troie, cria-t-il au cyclope quand il fut hors d'atteinte. C'est moi qui t'ai fait ça.Tu leur diras.

De toutes parts d'autres cyclopes accouraient pour secourir leur camarade, alertés par les échos de l'affrontement. Voyant leur frère blessé, ils invoquèrent le nom de leur père, le grand Poséidon, en criant vengeance. Le dieu émergea des eaux écumantes et considéra Polyphème, le pieu encore fiché au milieu du front. Le père s'adressa au fils.

- Dis-moi qui t'a fait ça.

Alors Polyphème répliqua :

- Personne. Personne qui vaille la peine d'une nouvelle guerre. Qu'il se perde sur l'océan.

Ainsi fut fait.

jeudi 4 janvier 2018

Rêve éveillé (Atelier E)

Il était une fois l'univers, la terre, la mer, une plage, une plage à tourner en rond, derviche comme cochon.

Un singe et un cochon, ils étaient deux derviches, l'un malin, facétieux, impulsif, l'autre philosophe et pensif, deux constellations inédites dessinées par une étoile fêlée.

Amoureux des étoiles, caché derrière la dune pour observer les cieux, j'entendais la nuit bruisser et vrombir, le roulement des vagues, le ronflement du vent, leurs chocs et leurs glissés sur le sable.

Il y avait des hommes, autour, tambourinant des rythmes sourds pour accompagner le souffle et le flot.

J'avais ramené sur moi une chaude étole de cachemire pour adoucir le mordant de la nuit.

Et j'étais assis là, les yeux fermés, écoutant dans l'obscurité cette symphonie inopinée.

Il y avait des femmes. Un murmure s'est élevé de leurs lèvres fermées, dulcifiant l’âpreté du tempo.

On dit qu'ils sont restés toute la nuit, qu'ils ont pris le temps de voir la pleine lune se lever, monter au firmament, consulter le cochon et le singe, puis redescendre et se coucher dans l'océan ; mais je ne m'en souviens pas, je m'étais endormi.

Je me souviens de ma mère, le jour se lève, je m'éveille, apaisé, et je me souviens d'elle, de ses douceurs, de ses colères aussi.

Comme dans un rêve je la revois, dansant sur cette plage où nous sommes si souvent venus nous enivrer au vent du large.

Ses lèvres formaient le mot liberté.

vendredi 1 décembre 2017

Car le royaume des cieux appartient à qui veut bien (Atelier D)

Le gyrophare bleu des gendarmes se rapprochait de plus en plus, leur sirène me vrillait les tympans. Enfin, si je puis dire, vu que mes tympans étaient restés dans mon corps, lequel était incarcéré dans la Dauphine fumante encastrée dans un platane au bord de la route. Pour une fois, je n'étais pas en taule. J'étais dans la tôle, littéralement, la chair fondue à l'intime avec la ferraille. Dans le même temps je flottais au-dessus, surplombant la scène, assis nonchalamment sur une branche basse de l'arbre. J'essayais de comprendre comment j'avais perdu le contrôle. En cherchant mon briquet au fond de mes poches, probablement, pour rallumer ma clope. C'est tout moi, ça, quand on me fait monter l'adrénaline il me faut ma dose de nicotine.

La 4L des gendarmes s'arrêta près de ma Dauphine et les bleus commencèrent à faire les constatations d'usage.

- Il est mort, et bien mort. Faut aller au bistrot, chez Marcel, pour téléphoner au doc. Je crois que ce pauvre type n'a plus besoin que d'un permis d'inhumer.

Marcel n'était pas le vrai prénom du patron, lequel s'appelait Boris. Mais il adorait Proust au point d'avoir appelé son bistrot " à la belle madeleine " et le surnom lui était resté. Tout le monde l'appelait Marcel. On prend toujours les péquenots pour des cons, mais les plus cons, c'est pas eux. On sait ce qu'on sait et d'abord, dans les campagnes, on sait lire.

- La gueule de Jules, chef ! il méritait pas ça, quand même. Il a fini de tricher au poker pour se payer sa dose de whisky quotidienne, déclara un gendarme.

Je n'avais effectivement pas bonne mine, la tronche écrasée sur le tableau de bord, la cravate de travers, le pli de mon pantalon haché et la chemise blanche tachée de sang. Ma petite nana allait savourer sa liberté ce soir, j'avais fini de l'envoyer arpenter le macadam pour renflouer mon larfeuille, et si elle persistait à faire le pied de grue, elle pourrait garder les biftons pour sa pomme.

Mais revenons à nos volailles. La face blême, le chef était sidéré par cette vision d'horreur : mon corps incarcéré dans la bagnole, la tronche dans le volant.

- Hé bien, mon fils, vous n'avez pas raté votre coup. Vous venez de perdre votre place au paradis.

Interloqué, je tournai la tête et découvris, assis à côté de moi et sur la même branche, un type assez grand, le cheveu blanc, barbu, une couronne en joncaille sur le caillou, en chemise comme un bourgeois à Calais.

Je le dévisageai, atterré.

- Ne me dites pas que vous étiez dans la voiture avec moi. Je vous ai tué dans l'accident ?

- N'ayez crainte mon fils, vous n'avez pas commis ce péché-là.

- Mais qu'est-ce que vous fichez assis sur ma branche alors ? Vous êtes mort aussi ?

- On pourrait le dire ainsi. On pourrait aussi considérer que j'ai simplement changé de dimension.

L'idée d'avoir tué quelqu'un en faisant la course avec la 4L de Michel et Louis me plongeait dans le plus total affolement. J'en bégayais.

- Ch changé dde ddimension ? Vvvous es-es-sayez de m'épargner ? Ddites-mmoi la vvérité, vvous étiez au bbbord ddde llla rroute et je vvvous ai éc éc écrasé ?

- Rassurez-vous, chère âme, rien de tel. Vous n'êtes en aucune façon responsable de ma mort.

Pensif, je passai la main sur mes joues imberbes.

- Mais alors ?

- Alors, vous avez péché, mon fils.

- OK. Nous nous sommes gobergés au bar ce matin, nous avons abusé des croissants et des madeleines avec le café. C'est un fait. Est-ce si grave ?

Le type était mal à l'aise, le teint plus citron que celui d'un Nippon.

- La gourmandise est un péché mortel, mon ami, et vous ne vous en êtes pas confessé, j'en ai peur. Vous êtes mort trop vite. Je ne peux pas vous ouvrir les portes du paradis.

J'eus le sentiment que c'était moi qui allais être obligé de le consoler.

- Ben quoi, mon gars, ça fait un fameux bail que je vais plus à confesse, c'est pas ta faute. Mais t'es qui, toi, d'abord, pour me refuser l'entrée au paradis ?

- Je pensais que vous m'aviez reconnu. Qui d'autre que Saint Pierre peut faire ça ?

Saint Pierre. Du temps de mon vivant, je l'aurais jugé bon pour la camisole, mais au point où j'en étais. Saint Pierre, évidemment. J'avais pas repéré le trousseau de clés mais maintenant qu'il le disait…

- Bon. Je ne vais donc pas entrer au paradis. Je vais aller en enfer ?

- Oui

- Il y a des cartes en enfer ?

- J'imagine.

- Il y a des filles et du whisky ?

- Je suppose que oui.

- Alors mon pote, faut pas t'en faire. Moi tu sais, du moment que je peux jouer au poker en me rinçant la dalle et en bonne compagnie, je veux bien y attendre mes frangins toute l'éternité. Tu viens boire un coup avec moi chez Lucifer ?

dimanche 26 novembre 2017

La vengeance de Prosper (Atelier C)

Prosper, le poète, de dos au public, est debout au centre de la scène. Noir. Un projecteur l'éclaire d'un cercle de lumière qui s'intensifie au fur et à mesure que l'on entend frapper les trois coups.

PROSPER (le poète, à voix basse) un – deux – trois – quatre – cinq – six – sept – huit – neuf – dix – onze

(se retourne et lève les bras dans la lumière tandis qu'on entend les douze et treizième coups rapides suivis des trois coups plus espacés. Il salue et déclame)

La complainte du chasseur
Quand les vols d'étourneaux s'abattent sur les campagnes
Le vieux chasseur prépare son fusil et ses plombs
Et s'en va arpenter les flancs de la montagne
Pour y intercepter, en son gîte, le mouflon.

MAURICE (Machiniste, entre en scène, le pas aussi traînant que la voix) T'as encore oublié douze et treize, le metteur en scène est furax.

PROSPER Quoi ? Il faut compter les étourneaux, maintenant ? Il ne croit pas que j'ai mieux à faire, le Marcel, entre nous ?

MAURICE Les étourneaux chais pas, il a pas parlé de ça. Il a juste dit que t'as oublié douze et treize.

PROSPER Compter les étourneaux. (soupire) Et quoi encore, mon brave ?
(déclame)

Quand j'entre sur la scène mon public je salue
Et me ressouvenant les champs de betteraves
Je dis avec ardeur mes sensations émues.
(s'adressant au public)
Veuillez l'excuser je vous prie
Il a vidé trop de demis

(Au machiniste)

Je ne compte pas les étourneaux, moi monsieur. Je déclame.

MAURICE (tournant le dos au public en s'adressant au poète)  Faut recommencer mon vieux. T'en as encore oublié deux.

PROSPER Vous m'ennuyez monsieur. Je suis venu ici déclamer et ne puis accéder à ce que vous réclamez. Je suis venu ici déclamer, je continue.

Le rideau tombe, les projecteurs s’éteignent, le poète proteste énergiquement, grommelle et puis se tait. On entend en coulisse une voix étrangère brailler : " On la refait ! "

Noir. Le rideau lentement se lève. Au centre de la scène se découpe la silhouette sombre du poète que le projecteur éclaire, faiblement d'abord, puis en s'intensifiant. Dans la pénombre on l'entend compter à voix basse.

PROSPER un – deux – trois – quatre – cinq – six – sept – huit – neuf – dix – onze

Le poète se retourne et salue. On entend résonner le douze, le treize et les trois coups espacés.

Quand treize vols d'étourneaux s'abattent sur la campagne
Le vieux chasseur prépare son fusil et ses plombs
Et s'en va arpenter les flancs de la montagne
Pour y persécuter en son gîte le mouflon.

MAURICE Non.

PROSPER Comment non ?

MAURICE Tu as encore oublié les derniers.

PROSPER Les derniers seront les premiers, Maurice. J'ai bien compté, cette fois. Les étourneaux, je les ai comptés, même que c'était pas facile. Treize vols j'ai compté. Treize.

MAURICE Mettons pour le treize. Mais le douze, tu l'as dit le douze?

PROSPER Ah ! Parce qu'il ne suffit pas de compter, il faut dire ? Il me semble pourtant que l'allusion suffisait.

MAURICE L'allusion, quoi encore ?

PROSPER Monsieur, en poésie, il faut créer l’élusion. L'allusion, à mon sens, suffit à l'illusion.

MAURICE Tu dis bien ce que tu veux, Maurice, mais faut recommencer, c'est Marcel qui l'a dit.

PROSPER  Je vais l'empailler, ce metteur en scène. Sur scène, c'est moi qui décide. Marcel, il comprend rien à la poésie.

La sanction tombe. Rideau. Noir. En coulisse, une voix : " On la refait " Le rideau se lève, le poète brosse sa redingote, ajuste son haut de forme et reprend la pose. Projecteur.

PROSPER  (chuchotant)  un – deux – trois – quatre – cinq – six – sept – huit – neuf – dix – onze
Il se retourne et salue. Résonnent encore douze, treize. Un ! Deux ! Trois !

Quand douze vols d'étourneaux s'abattent sur la campagne
Le vieux chasseur prépare son fusil et treize plombs
Et s'en va arpenter les flancs de la montagne
Pour y persécuter en son nid le mouflon.

Maurice apparaît sur la scène.

PROSPER Tu pousses le bouchon un peu loin, Maurice. J'ai tout compté, j'ai tout dit. Douze, et treize. (s'agaçant) Je peux continuer, maintenant ?

Maurice, effarouché, tente de s'esquiver, mais Prosper le rattrape au col.

PROSPER  Hop, hop hop. Pas si vite mon ami. Tu y es, tu y restes. Je te cède la place.

Prosper s'assoit, par terre et dans l'ombre, laissant Maurice planté seul et raide comme un piquet dans le cercle de lumière. Lequel ôte son béret et le fait tourner entre ses doigts en se tortillant sur un pied. Il se lance.

MAURICE Oh, rage, oh désespoir, oh Prosper ennemi !

PROSPER Prospère, prospère, c'est vite dit. Si tu commences déjà à piller les autres, bonjour les royalties. Tu sais qu'il va falloir payer rubis sur l'ongle.

MAURICE (effrayé) J'ai pas de rubis, Prosper, tu sais bien que toutes nos pierres sont fausses.

PROSPER Toutes, sauf une.

MAURICE Non, tu ne veux pas que je paie avec son œil de verre ?

PROSPER Tu n'as pas le choix, Maurice.

MAURICE Quand même, énucléer Marcel, ça me fait quelque chose.

PROSPER On s'en fout, Maurice. Tu lui piques son œil, on va le refiler à ma tante et on va boire un coup tous les trois. Quand il sera saoul, il n'y verra plus que du feu.

Noir. Rideau. Hors scène on entend un hurlement.

jeudi 9 novembre 2017

Macaire l'apothicaire (atelier B)

Macaire, le galibot, consulta son cladogramme pour s’orienter. Il travaillait depuis plusieurs semaines déjà dans la galerie. Il aimait quand il pouvait, en plus que de leur ouvrir les voies, soulager les maux qui minaient ses camarades. Il remonta d’une branche, bifurqua sur un grand-oncle et observa une petite cousine.

La gamine poussait un wagonnet en tenant sa tête d’une main, comme si elle était trop lourde pour elle. Il lui proposa de l’aider à soulager la pression de sa boîte crânienne, sans doute causée par les émanations de gaz accompagnant l’extraction du minerai. Elle le regarda avec de grands yeux interloqués.

Il lui posa sur la tête sa dernière invention, le pressostat, un casque destiné à soulager les migraines. Il lui indiqua comment l’utiliser, le plus simplement du monde. L’appareil ne possédait qu’un seul bouton de réglage. Tourné dans le sens des aiguilles d’une montre, il permettait de réduire la pression intra crânienne et ainsi de soulager les migraineux. Tourné dans le sens antihoraire, il permettait aux rêveurs trop convaincus de tempérer leurs imaginations débridées et de se ré arrimer au réel. En position neutre, il protégeait simplement du froid.

La petite le remercia et reprit son labeur, poussant énergiquement son wagonnet plein de minerai. Le garçon sourit. Dans ces voies impénétrables, il trouvait toujours une solution pour alléger la charge des autres. C’était sa façon d’alléger la sienne. La semaine précédente, il avait remarqué que l’hylozoïsme de la mine permettait aux plantes de pousser entre les rails, et même dans l’obscurité. Ce n’était pas qu’une vue de l’esprit : cela lui avait permis de cultiver l’herniaire qui, travaillée en pommade et portée en ceinture, avait soulagé les douleurs du vieux Germain.

Le galibot voyait avec plaisir la petite s’éloigner en sautillant, le wagonnet semblait ne plus rien lui peser. Encore une fois il avait réussi. Il adorait endormir sans morphine l’enképhaline de ses contemporains. Au fond de la mine, tous l’appelaient Macaire l’apothicaire.

Le chant de l'autre (atelier B)

Je me souviens de toutes mes vies, mais celle-ci reste un peu floue. Comment je suis devenue la confidente de Néferta, je ne me rappelle bien que cela.

Je me revois toute petite, jouant dans une cour du palais. J’écoutais chanter les fontaines et j’essayais de les imiter. Souvent, par les plus chauds après-midis d’été, j’allais chercher la fraîcheur à leur pied. Je ramassais au sol de petits cailloux, blancs, plats et translucides, et patiemment les empilais, aussi haut que je pouvais, sur la mosaïque colorée qui agrémentait le sol.

En tombant sur le carreau, les petits cailloux chantaient à leur tour, accompagnant le chant de l’eau. Je n’aidais jamais à la chute, au contraire je m’appliquais à élever mes tours de pierre claire aussi haut que je pouvais. Et la pierre en tombant mélodieuse se mettait à chanter. Et je chantais la chanson de la pierre.

Un jour, claire et pure, une voix s’éleva, se joignit à la mienne, comme en écho à mon écho, et c’est ainsi que j’appris, à mon grand étonnement, que chaque jour Néferta, dissimulée derrière la fontaine, m’observait et m’écoutait. Ce fut ce jour-là le plus beau des concerts, symphonie sans auditeurs, une mélodie à quatre voix offerte aux quatre vents.

La voix de Néferta était si légère, si subtile, qu’on aurait dit la voix de l’air. Le chant de l’eau filait, fluide et frais, dans l’atmosphère brûlante de l’été. La voix des pierres s’égrenait en rebondissant claire et nette sur la faïence. Tant de beauté m’enflamma, je repris la mélodie un ton plus bas. Ma voix s’assourdissait, se faisait plus sourde, plus suave.

Je grandissais.

Je me souviens de ce moment exactement, j’avais peut-être quatre ou cinq ans, quand je pris conscience de la beauté d’un monde que j’avais jusque là côtoyée sans y penser et sans la voir.

Longtemps notre chant dura. Néferta accroupie en face de moi élevait à son tour des tours fragiles, immaculées, les yeux agrandis et le sourire pensif, le regard éperdu, vivant la même révélation que moi. Sans qu’un mot fût prononcé, notre alliance était scellée. Nous ne devions plus nous quitter.

Après quel trésor courions-nous le jour où nous sommes tombées ? Quel murmure suivions-nous, quel froissement, quelle soie nouvelle était-elle venue effleurer nos tympans ? Qu’avions-nous entendu de l’autre côté de l’abîme ? Comment avons-nous pu penser que les fils de l’araignée seraient assez résistants pour nous porter ? Quand le sol s’est effacé sous nos pas, nous n’avons éprouvé nulle frayeur. Nous nous sommes donné la main, simplement, et c’est ainsi, ensemble, que nous sommes entrées dans notre vie suivante, le premier cri de l’une répondant au premier cri de l’autre dans une étrange maternité.

Chaque jour est un autre jour, chaque vie est une autre vie. Je dirai la suite une autre fois. Ou pas.

vendredi 3 novembre 2017

La cloche (Atelier A)

La cloche

Qu’est-ce que vous croyez ? Je l’ai vu, moi, vous l’avez-vu, vous ? Hirsute, sale et mal rasé, qu’il était, même qu’il sautait à cloche-pied sur le trottoir d’en face, comme ça, l’air de rien, l’air de ne pas y penser, et même, l’air de ne penser à rien. Je l’ai vu, moi, et j’ai fait ce que j’ai fait, et vous auriez fait pareil. Il sautait à cloche-pied sur le trottoir, il fredonnait il me semble. Oui, il fredonnait. Et tout d’un coup, tout d’un coup, BAM !

Il a raté le rebord et il s’est explosé les dents sur le macadam. Regardez, là, mais regardez, vous la voyez la marque des dents ? En plein dans le bitume. Faut-il avoir les dents longues pour rayer le bitume comme ça !

Sur le moment je me suis pas rendu compte. J’ai vu ce petit vieux, tout mal fagoté, le pauvre, ses hardes toutes déchirées, mal rapiécées, sa gueule cassée dans le caniveau et qui  geignait, tout assommé, tout sanguinolent. Il grelottait. C’est qu’il fait froid, ces temps, il est gelé, le caniveau, en plus d’être puant.

Alors j’en suis sûr, vous auriez fait comme moi. J’ai couru après son chapeau. Il avait un drôle de chapeau, sans forme et sans couleurs, tout cabossé, et que le vent emportait, le vent froid, le vent mauvais, la bise. Je ne pouvais pas le laisser comme ça, le chapeau. J’ai couru après. Pour le recoller au vieux, sur son crâne chauve et que le froid bleuissait.

Je l’ai planté là où il s’était planté lui-même, et j’ai couru, couru, et plus je courais, plus le vent soufflait, plus le chapeau s’éloignait. Il m’en a fait voir, je ne vous dis que ça. Ça tournait, ça virait, il m’a fait traverser toute la ville, m’a rendu plein centre sur le parvis pavé de la cour des miracles, on a fait vite fait un sourire à l’ange, on a salué l’épée, et demi-tour dare-dare, retour sur nos pas, et que je te longe le canal, et que je repasse sous le pont, tout essoufflé.

Sous le pont le vent est tombé, j’en ai profité. J’ai plaqué le chapeau au sol, je l’ai récupéré, déplié, défroissé, dépoussiéré. Je l’ai bien regardé. Un pauvre vieux chapeau tout moche, ma foi, cabossé, certes, mais sans un trou. Pas un souffle n’aurait pu y entrer, pas de fuite possible dans les idées, tout doit rester, là-dedans. Un vrai coffre-fort à idée en l’air ce truc-là. Les mémoires d’un homme.

Un homme. Je me suis rappelé mon pauvre vieux étalé misérable dans le caniveau et qui devait m’attendre, pauvre pépé sans son chapeau. Je suis remonté sur le pont, j’ai marché un peu, je l’ai cherché des yeux.

Il était là, assis sur le trottoir, il s’était ramassé faut croire. On aurait dit qu’il recomptait ses abattis. Il se brossait, se frottait, le derrière dans la poussière et me tournant le dos. Il se penchait, se redressait, soupirait et recommençait. Il semblait chercher quelque chose qu’il ne trouvait pas, étudiant la rigole et même un peu la chaussée, attentivement, consciencieusement, sérieusement. Sans rigoler, si on peut dire.

Il s’est redressé, le buste bien droit sur son séant noir, et a commencé de fouiller méticuleusement ses poches. Nouvelle quête. De la poche droite de sa redingote déguenillée, il a sorti une montre, un canif, une petite cuillère, les y rangés. A changé de poche. Vous parlez d’un fatras, où est-ce donc qu’il fourrait tout ça ?

De la gauche il a tiré un ouvre-boîte, une lime, une boîte de craies. Qu’est-ce qu’il pouvait faire de tout ça ? Une boussole, il sortait, un paquet de biscuits. Une bouteille d’eau. Il n’avait pas l’air de trouver ce qu’il cherchait. Un clodo, un chapeau, une bouteille d’eau, ça faisait une drôle d’histoire, cette affaire. Vous auriez fait quoi ?

Il se releva péniblement pour explorer les poches de son pantalon retenu par de très jolies bretelles à boutons. De droite et de gauche, il les a retournées. Les poches, pas les bretelles. Je me tenais là derrière, le chapeau à la main, et lui qui se fouillait méthodiquement et qui rangeait tout bien, une boîte de sardines, un réveille-matin, un compas, une équerre. Une équerre pour quoi faire, pour se tenir à carreau ?

Quels carreaux ?
Il s’est levé.
Il s’est retourné.
Nos regards se sont croisés.
Il a juste dit : « Mon chapeau ! »

Je lui ai tendu son chapeau. Il avait un peu la mâchoire de travers à cause de sa chute sur le pavé. Il a farfouillé dans le chapeau. Il a juste dit : « Mes carreaux ! » Il en a sorti une paire de lunettes. Il a juste dit : « Mon lapin vient de m’en poser un » La chute, peut-être.

Il a chaussé ses lunettes, il a remis le chapeau sur sa tête, il s’est agenouillé, le derrière en l’air, le nez dans la poussière. Je me suis penché, j’ai regardé avec lui. Il m’a souri de toutes ses gencives, la chute, vous savez.

J’ai regardé. Dans le flot du caniveau j’ai vu scintiller une rivière de diamants. Ça changeait des ordures, pas vrai vieux rat ? Diamants éblouissants qu’il ramassait un à un, posément, et replantait soigneusement, un après l’autre, dans sa mâchoire éclatée.

Il m’en a offert un. Il a juste dit : « Merci pour le chapeau » J’ai tendu la main, hébété, je l’ai bien regardé. Le diamant. Le vieux loqueteux. Encore le diamant.

Il m’a juste dit : « Vous ne vous êtes pas trompé, je suis le prince des clodos. »
Il est reparti à cloche-pied, sur la bordure du trottoir. Il lui manquait une dent de devant.

J’ai cherché, tourné, j’ai trouvé : une toute petite échoppe grise tout au fond d’une toute petite rue sombre. Quelques pierres miroitaient en devanture et suffisaient à l’éclairer. Je suis entré chez le bijoutier. Vous savez quoi ? Le diamant, c’est un vrai.

dimanche 29 octobre 2017

Atelier 2

Le
gardien
du phare
descendit l’escalier
et poussa une porte.
Les gonds couinaient un peu.
Il lui faudrait ajouter un peu d’huile
afin de lisser le grincement de l’instant.
Le silence et l’isolement en baume, la mer à portée,
il polissait du regard les bleus mouvants sous ses yeux,
les lames de l’océan fondues à l’horizon, roulements souples
affleurant la laque azur éthérée en-dessus. Le vol d’un fou en piqué filait
comme une flèche unissant l’un à l’autre. De haut en bas le monde, lui dans sa tour de pierre,
sans presse, paisible, respirant. Le bleu de son regard clignotait au rythme de la lanterne
tournant son cycle posé et paisible sur la courroie des flots. L’un était l’autre, corps unis
pourtant disjoints, obéissant aux mêmes souffles, respirant les mêmes vapeurs.
Une bougie dans sa lanterne clignait en étincelle son œil à l’œil du phare.
Qui regardait quoi, qui regardait qui, les unités s’entremêlaient au tout,
une dérive poussant l’autre. Ne plus bouger, l’immobilité en voyage,
un rayon de soleil pour un rayon de lune. Il suffit d’être pour partir,
l’ailleurs à plein poumons. Tout cela n’a aucun sens.
Ajouterait-il un requin-marteau pour l’ambiance ?
Perte de contrôle, dérapage, le sifflement
de la soupape.
Clic et
fin.

Atelier 1

Grève rêche au rêve éventré
enfle la mer, un peu de sel, mes pensées.

Grêle, lente entente, la tempe ébréchée,
gelées les décences, l’essence effervescente te hèle.

Des gens éthérés épèlent le terne été, le hère excédé,
des gênes entremêlés dépècent derechef denrées et excédents.

Le germe de septembre cherche la bêche hébétée.
Gercées, bées, blettes et enchevêtrées, les belettes grèvent les dettes et jettent les temps fermés.

Guettés, les temps cessent et s’étendent, éternels et pelés,
guerres de terres émergentes enclenchent en stèle la pente aux déments

Genre décret d’espèce, les rêves des sergents pètent,
les greffes d’enterrement fêtent le sens des vents.

vendredi 8 septembre 2017

Droit au début

Je vais trouver au fond de l'eau, je ne sais qui, je ne sais quoi, quelque chose ou quelqu'un. Je vais trouver et je m'accroche à cette croyance, sinon je saute, là, sans y penser, de la falaise. La panique m'a mangé les pieds. La panique. Qui l'eût cru ? Que ne n'attendais plus. Je vais trouver.

Je vais trouver, assertion sans risque, on trouve toujours quelque chose ou quelqu'un. Je tangue un peu au bord de l'eau, mais quoi, c'est un peu ce que je voulais, pas vrai ? Je ne savais pas, la planche je sais. Faire. Je peux.

Je peux une chose, cette chose-là, précisément, exactement, la planche je sais. L'agonie. L'agonie au bout sera longue, ou la vie qui sait. La vie, qui sait ? Au creux de ma paume, la superstition divise en deux mes pas. Long le chemin, immortelle je suis, ou le mur, la chute.

La vie. Ce n'est que la vie. Ce n'est que la vie qui revient, comme le sang reprend dans un membre endolori, son chemin. La vie qui pleut. Je suis. Je suis. Je suis, je ne suis plus, personne, seule. Je suis. Le temps me passe, qui ne me trépassera pas, qui ne m'indure ra plus, je suis sortie.

Je suis sortie de la servitude, de l'asservissement. Subitement ma vie m'appartient. C'est suffoquant. Qu'en faire ?

Décider seule de vivre ou de ne vivre rien. Qui suis-je pour chercher mes pareils dans mon reflet ? Les miroirs m'ont tant ignorée, commence la quête de l'identité. J'ai trop souffert pour n'être pas, aujourd'hui, en apnée, me saurai-je ? Vos yeux miroirs ne m'ont rendu que vos absences et l'inquiétude. Rien de moi et l'angoisse a tout mangé.

Je vais trouver, au fond de l'eau ou dans les mouvances grises des cieux exacerbés, une vie à vivre. Dans l'écume ou dans le sable, au temps passé le sablier m'a rendu l'âme.

Je suis. Une vie à vivre et sans délais.

Libre.

Chaque pas est un choix. Chaque inertie aussi. Le chat crie et je souffle, doucement, aux airs vifs, le début de ma vie.

dimanche 10 janvier 2016

Avec mes meilleurs vœux

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dimanche 20 septembre 2015

C’est comme ça

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mercredi 10 juin 2015

Le chat de Bérengère

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samedi 30 mai 2015

Univers salés

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