Boutique amphigourique

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vendredi 5 avril 2019

Les noces de Blaise

Blaise, solennel dans son uniforme de capitaine des pompiers, sortit un immense mouchoir à carreaux de la poche de son pantalon, souleva son képi pour éponger la sueur qui perlait sur son crâne chauve, puis déploya le tissu devant son nez pour se moucher bruyamment, faisant sursauter du même coup les grenouilles de bénitier, raides et noires, qui se tournèrent toutes ensemble vers lui en pinçant les lèvres pour le toiser d’un regard réprobateur.

S’il ne s’était agi de se montrer à la chorale de l’église, elles n’auraient certes pas assisté à aux obsèques de la Philomène, cette créature du diable, sans vergogne et sans morale, qu’on voyait se déhancher sur les sentiers côtiers à la recherche d’herbes et de simples avec lesquelles elle concoctait des potions qu’il valait mieux ne pas goûter. Les gamins du village, malgré le danger que leurs mères leur avaient peint de s’en prendre à une sorcière, lui couraient après en lui jetant des pierres. Sa forte corpulence lui donnait une démarche claudicante de canard boiteux et le malheureux Blaise avait dû lui faire confectionner un cercueil sur mesure, ses dimensions imposantes ne lui permettant pas d’entrer dans une taille standard.

Ce pauvre Blaise avait organisé et payé les funérailles, officiellement parce que la Philo, qui se piquait de connaissance druidiques, aurait sauvé sa mère autrefois d’une mauvaise fluxion de poitrine. La vérité, c’est en tout cas ce que Bertille avait rapporté sous le sceau du secret à Benoîte, laquelle l’avait raconté à Guillemette en lui faisant jurer le silence, laquelle avait elle-même continué à répandre le souffle froid et collant de la rumeur, et ainsi de site jusqu’à ce que nul au village n’ignore, la vérité, c’était que cette engeance avait ensorcelé ce gros balourd de Blaise pour se refaire une vertu et lui avait tourné la tête avec on ne sait quel philtre maudit au point qu’il lui aurait promis de l’épouser. Il faut dire que ce benêt n’avait réussi à séduire aucune jeune fille malgré un peu de bien que, fils unique, ses parents lui avaient laissé après leur départ. La vieille Sidonie ricana dans son châle noir en imaginant cette vieille charogne coiffée d’une couronne nuptiale.

Blaise avait dû renoncer à ses espoirs de fonder un foyer le samedi d’avant. Il avait tenu jusqu’au petit matin la buvette du bal masqué que les pompiers organisaient chaque année quand Colas, un gamin de dix-huit ans qui finissait le lycée, était revenu en courant sur le terre-plein où la fête s’achevait.

― Blaise, ramène-toi vite avec une ambulance, c’est la Philo.

― Quoi, Philo, rétorqua Blaise, cherchant du regard Guillaume, médecin pompier, qui par chance n’était pas encore rentré chez lui.

La brave Philo s’était, comme à chaque nouvelle lune, levée bien avant l’aube pour partir en quête de simples, et la nuit était encore noire quand cahin-caha elle s’était mise en chemin. Elle avait quitté sa petite maison de pierre, avait traversé la place, déserte à cette heure, laissé derrière elle l’église Saint-Julien et suivi la rue jusqu’au cimetière pour rejoindre le sentier. En passant devant le cimetière, elle remarqua une lueur étrange, tout au fond, et, intriguée, poussa la vieille porte de fer forgé pour aller y voir de plus près. Elle était entrée en curieuse, sans crainte, et s’était avancée jusqu’à la tombe ouverte pour le grand René, mort de sa belle mort et dans son lit à quatre-vingt-dix ans passés. Au fond brûlait un cierge, c’était là l’origine de la lueur qui avait attiré Philo. Elle restait pensive au bord du trou, cherchant un sens à tout cela, quand tout à coup surgit de derrière le calvaire un colosse au visage masqué par un loup noir et traînant derrière lui une ridicule queue fourchue en fausse fourrure noire. Il se jeta sur elle sans un bruit et la poussa violemment. Philomène bascula dans la tombe, lourdement, se plantant en travers de la gorge la lame rouillée de la vieille serpe qu’elle emportait toujours dans ses pérégrinations.

― Parfait, pensa le colosse, je n’aurai même pas besoin de l’étrangler avec mon fil à pêche. Il récupéra le cierge et s’esquiva aussi discrètement qu’il était arrivé.

C’est en contant fleurette à la jolie Perrine que Colas avait aperçu les pieds de la morte sortant de la tombe. Il s’était approché, pensant trouver là un ivrogne cuvant sa bière et, découvrant Philo dans la lumière sale du petit jour, il avait pris ses jambes à son cou pour quérir de l’aide. Les secours étaient arrivés, Guillaume à leur tête, qui n’avait pu que constater le décès de la femme. Il avait ensuite accompagné un Blaise désemparé jusqu’aux réfrigérateurs de la morgue pour procéder à la reconnaissance du corps.

La cérémonie s’achevait, les orgues faisaient résonner la marche funèbre sous la voûte de la petite église pour accompagner le départ de Philo jusqu’à sa dernière demeure. Une vieille pie-grièche soutenait Blaise, éploré derrière le cercueil, en souriant par devers elle. Son père avait tenu sa promesse de lui trouver un mari nanti pour prendre soin d’elle après sa mort.

vendredi 22 mars 2019

Jeu de regards

La cueilleuse de thé essuya ses mains calleuses au tissu rêche de son tablier et quitta la plantation en jetant son sac de toile à moitié plein sur la terre craquelée. Elle s’en allait droit devant, le nez au sol, égarée dans ses pensées. Les autres cueilleuses levèrent un instant la tête pour la regarder s’éloigner et se remirent au travail.

Elle suivit longtemps un sentier jusqu’à entendre au loin la voix cachée d’un ruisseau clair dont elle perçut le murmure bien avant de distinguer ses méandres. De pierre en pierre elle s’avança jusqu’au milieu du courant et s’accroupit, immergeant la paume de ses mains douloureuses dans l’eau fraîche. Sa voix mélodieuse s’éleva, cristalline, dans l’air chaud de l’après-midi.

Elle resta là un long moment, fredonnant sans trêve sa mélopée, le regard perdu au-dedans d'elle, ressassant le moment où ces maudits journalistes avaient envahi la ferme et rompu l’harmonie pastorale qui commençait à enchanter ses pensionnaires.

Les micros, les caméras, les voix trop fortes, les moteurs des voitures, tous les sons discordants de ce qu’on persistait à appelait la civilisation, avaient violé la sérénité des lieux. La vie citadine avait fait irruption sans sommation, comme par effraction, au sein de leur retraite paisible, éloignée des tracas et fracas absurdes de la ville.

Elle soupira, se leva et marcha lentement vers le bâtiment de vieilles pierres. Il était temps d’aller rallumer la cuisinière pour préparer le repas du soir.

L’équipe était toujours là, bruyante, envahissante, s’affairant à des tâches inutiles, faisant jouer une musique tonitruante que personne n’écoutait, agençant ça et là des projecteurs aveuglants. Déjà la fille du train lui tendait un micro, l’assaillait de questions. Elle l’ignora, muette comme une carpe, commença de s’affairer aux préparatifs du repas, ralluma les fourneaux et vint s’asseoir à la grande table de bois pour attaquer la corvée de pluche. L’autre ne la lâchait pas. Des yeux elle lui indiqua un siège et lui tendit un couteau. La fille capitula enfin, s’assit et se mit à l’ouvrage.

Quand le grand marin au pull rayé tenta une offensive, sa caméra sur l’épaule, elle interrompit sa tâche, le fixant avec une apparente curiosité, sans aménité mais sans animosité. Il finit par comprendre, posa son appareil et regarda autour de lui, les bras ballants, sans plus savoir quoi faire de son corps ni de ses mains. Les yeux de la femme s’étaient posés sur le tas de bûches, dans la cour, qui attendaient d’être fendues pour alimenter le foyer. Il saisit une petite hache et se mit à la tache. La femme soupira. La paix du soir était sauvée.

Le repas mijotait dans une marmite de taille respectable quand on entendit au loin le chant des filles qui rentraient, leur travail terminé. Héroïca marchait devant, comme à l’accoutumée. Elles avaient pris le temps, après leur journée de labeur, de faire leurs ablutions au ruisseau pour se rafraîchir, chacune mirant son visage au fond de l’eau pour s’assurer de sa netteté. En attendant l’heure du repas, elles se reposaient sur des bancs de pierre accolés à la façade de la maison.

Le crépuscule commençait d’estomper le paysage, on entendit résonner quelques accords. La guitare magique de Frankie Presto fit taire les derniers échos d’un rap dissonant pour enchanter l’atmosphère.

La table était dressée, un fumet appétissant appelait les convives à se regrouper autour. Les filles s’installèrent, invitant du regard les journalistes à venir prendre place. Le dernier des nôtres s’assit. Le repas pouvait commencer.

Dix conseils pour rire à un apprenti poète

  1. Tu ne marcheras plus en regardant tes pieds. Tu lèveras la tête au ciel et tu seras ébloui par l’éclat des étoiles.

  2. Tu écouteras le chant du merle et le chant du rossignol. Le chant du cygne tu oublieras.

  3. Tu respireras à pleins poumons les vents iodés et tu crieras.

  4. Tu ne chercheras pas la perle rare. Les pêcheurs de perle meurent trop souvent noyés.

  5. Tu divagueras le museau au vent. Tu penseras sans y penser. Tu rêveras.

  6. Tu n’appâteras pas. Le mot juste vient de lui-même ou ne vient pas.

  7. Tu laisseras danser la lumière dans tes idées. Tu n’assombriras pas la planète ni les faces innocentes de tes congénères.

  8. Tu peindras le monde à petites touches et comme il vient. Tu t’attarderas sur les plus petites planètes dont nul ne sait rien.

  9. Tu avanceras au petit bonheur, à pieds joints ou à cloche-pied. Les pas de girouette ne sont pas interdits les jours de grand vent. Les jours d’orage on peut les associer aux pas de parapluie.

  10. Tu chanteras un nouveau monde, à tue-tête et obstinément, dans ta voix il finira bien par naître. Car tout commence par des chansons.

samedi 16 mars 2019

Kaléidoscope révolutionnaire

Kaléidoscope fracassé, bris de verre, éclats de lumière.

Poussières d’étoiles fracturées.

Flash.

Comètes.

Planètes.

Planète en danger. SOS.

Flash.

Un navire vomit ses huiles nauséabondes au nom du saint fric.

Flash.

Tempêtes. Climat détraqué. Boulettes dispersées.

Flash.

Écume et galets englués au noir.

Flash.

Un phare phosphorescent tourne sur lui-même, éclairant tour à tour le passé, le présent, l’avenir, la destinée.

Brume opaque. Alice au pays de l’oseille, Alice en canoë pagaie laborieusement dans la mélasse.

La fourrure du lapin blanc est toute tachée.

Un cri.

Le cri sur la jetée des océans outragés.

Une usine balayée. Le monde fluorescent. Des yeux morts.

Une grimace à l’avenir en cul de sac. Alice change de pied.

Dans la poussière des pas s’impriment.

Des poings se lèvent vers la lumière.

Des chants s’élèvent, des souffles oppressés scandent la liberté retrouvée.

Dans leurs yeux je vois.

Dans leurs yeux qui voient l’ouverture au grand large.

L’ouverture des bras de l’autre.

La fraternité.

Je vois les yeux crevés de la fraternité.

Je vois la puissance de ses bras et la force du souffle dans sa poitrine.

Au royaume l’aveugle fait les borgnes et les fait clairvoyants.

N’est pas souverain qui veut. Arthur sans Merlin n’est rien.

Arthur sans Merlin n’est qu’un sale gamin narcissique, égoïste et capricieux.

Le peuple fait le ménage. Il a l’habitude, le peuple, c’est son métier, il le fait bien.

Le vieux monde balayé, récuré, régénéré, régurgite dans un spasme un avenir à ses enfants.

Je vois.

Un avenir aux vivants.

Un brin d’herbe tremble sur un trottoir goudronné.

Les renards à la brune dansent dans les rues des cités cherchant fortune.

Les lapins gambadent sur les ronds-points, blancs, immaculés, triomphants.

Je vois l’espoir en bouffées, brume argentée diluant le sordide et délétère appât du gain.

La vie reprend ses droits.

Je vois le kaléidoscope brisé.

Je vois les boules de cristal des voyants mercantiles éclater.

Je vois des trucs compliqués, des rouages cassés, des machines arrêtées.

Je vois des hommes sombres et durs fondre et disparaître dans les gouffres qu’ils ont creusés.

Je vois la nuit obscure se tordre sur elle-même et redonner naissance à la lumière.

Je vois les boules à neige fondue faisant de nos rêves des soupes épaisses.

Je vois les édentés avaler ces soupes et renaître.

Je vois germer la langue au petit bonheur la chance.

J’entends le souffle de la brise froissant les blés en chants universels.

Je vois la marche sereine de l’humanité vers ses prochains greniers.

Je vois des enfances à venir, j’entends des rires.

Je vois le kaléidoscope exploser. Chaque éclat de verre est un univers en graine, une nuance d’humanité.

Je vois des pistons s’activer, j’entends les explosions originelles des temps en gestation.

Je vois des forêts obscures et des hommes sans boussole.

Je vois un sourire blanc frémir à l’infini.

Je vois de nouvelles lunes illuminer la nuit noire.

Je vois des soleils se lever sur une intelligence neuve.

Je vois une spirale se défaire et s’enrouler en sens inverse.

Je vois le cadran d’une horloge, j’entends sonner la cloche. Est-ce un début ? Est-ce une fin ?

J’aimerais bien voir la suite mais j’ai une fuite dans les idées.

Printemps

Il faisait beau et chaud (contrepèterie belge) Le soleil brillait bleu vif dans le ciel tiré comme un drap sur un théâtre de marionnettes.

La rieuse en quête d’un mauvais coup, car elle était, comme à l’accoutumée, d’humeur grinçante, pila net et suspendit son vol en ricanant dans sa cagoule chocolat. L’autre endormi au pull vert somnambulait, la clope au bec, tenant précautionneusement un paquet entre ses mains. Elle siffla ses congénères. Un merle lui avait appris comment faire et elle passait depuis pour la dévergondée de service. Ce fut efficace, un envol de plumes et de becs obscurcit le paysage. L’endormi debout se réveilla en sursaut et son vieux clopo tomba dans le paquet, qui commença à fumer, chuinter, vibrer, puis explosa en feu d’artifice et autres comètes et étoiles colorées. Une colonie de fourmis en transhumance s’en trouva tout éparpillée et le pull vert du gars tout déchiqueté.

- M’enfin ! T’es pas futée la mouette, v’la mes pétards tout explosés, t’as paumé tes antennes ou bien ? Qu’est-ce que tu fais là au-dessus de mon épaule à rameuter ta bande d’emplumés ? râla le gars en vert.

Une volée d’étourneaux s’abattait au sol et sur les branches d’un arbre de cocagne que le gars préparait pour les galopins du village. Ils s’immobilisèrent curieusement, ils étaient penchés sur quelque chose.

Le gars et la mouette approchèrent de l’arbre et les observèrent sans mot dire. Les oiseaux avaient cessé de piailler comme des volailles en basse-cour, le silence était tel qu’on entendait l’herbe pousser.

Le gars mit un genou en terre. On le vit bourgeonner, le genou, pas le gars, pousser des rameaux, verdir et fleurir. Tout ce qui touchait terre s’enracinait et poussait. Les étourneaux piégés, sortis de leur stupeur, s’étaient mis à battre lamentablement des ailes sans plus pouvoir quitter le plancher des vaches, les pattes prises dans la terre, en train de pousser des branches et de verdir. Ça leur avait coupé le sifflet.

Un chat fou s’approcha, en bonds et rebonds imprévisibles, Zébulon poilu aux yeux roulant en tous sens, qui fit patte de velours et pas de loup en découvrant toutes ces proies offertes à sa gourmandise. Il se frotta aux mollets de son maître, étonné de lui voir la jambe en fleurs.

- Qu’est-ce que t’as au genou ? miaula-t-il

Puis il se ramassa pour bondir sur l’oiseau le plus proche et en faire son goûter. Las. Voilà que le greffier était lui aussi en fleurs et tout enraciné. Tantale lui fit un clin d’œil, pour une fois qu’il se marrait. Bienvenue au club !

La mouette lança son ricanement moqueur avant de s’enfuir à tire-d’aile en goualant : c’est le printemps !

samedi 9 mars 2019

Et dieu dans tout cela ?

Qui je suis ? c’est sans importance. Quand je t’aurai dit que je suis née tout en haut de la rue croix de Bussy, au-dessus de l’avenue de Champagne, que mon père n’a jamais fini ses études de médecine et que ma mère a laissé tomber la Sorbonne, ça t’avancera à quoi ?

À rien. Je ne suis rien, c’est l’autre qui l’a dit. Rien d’important. Rien d’indispensable. Rien de grave, je me plais à le croire. Rien de grave ne peut arriver à quelqu’un qui n’existe pas.

Au commencement était le néant. Je n’ai pas rencontré Dieu, ça non, vu que quand je suis arrivée, l’univers était déjà tout fait, infini, en expansion, avec tous les possibles et toutes les idées dedans. Toutes les vies, aussi.

Alors ça, ça m’a sidérée. Ça m’a figée, comme une sauce, ça m’a figée, et ma langue dans ma bouche aussi, elle s’est figée, et tous les mots avec. Tu le sais, que quand on coupe la chique à quelqu’un, ça lui coupe les jambes du même coup ? Tu le sais, ça ? Faite aux pattes, j’étais, assise dans un coin et le pouce dans la bouche.

Deux grands yeux tout ronds, les oreilles en veille et le pouce dans la bouche, je vois tout, j’entends tout. Muette. Pas se faire repérer, attention. Pas se faire repérer, sinon tout s’arrête, autour, le film, les gens, les mots qu’ils disent, ça se met à chuchoter, ça se dissimule et circulez, il n’y a plus rien à voir.

Pouvez bien vous cacher, j’ai mes planques secrètes pour vous observer. Je vous regarde. Je vous écoute. Je vous apprends. Je vous sais par cœur et je n’y comprends rien. Vous êtes prévisibles et complètement illogiques. Il y a des mots dans ma tête, une tempête de mots, des mots de rien, des mots sans importance, des mots de coq et d’âme, ça danse, ça sarabande. Ça me saoule. Des histoires qui n’en sont pas, des bribes sans queue ni tête, des culs de sac, des labyrinthes. Je vous regarde. Je vous fixe. Je vous nomme. Je m’amarre au dehors pour que dedans ça s’arrête. J’ai posé mon doigt sur une ligne, je l’ai suivie des yeux. Au bout était un point, tout rond, tout noir et comme un puits. Je m’y suis laissée tomber, j’ai plongé, j’ai sombré.

On dit « univers parallèles ». L’expression est inadéquate. Essaie donc de tomber dans une parallèle pour voir ? Une parallèle, c’est comme le fil du funambule, faut apprendre à respirer et tu peux y marcher dessus. C’est joli. Ça peut faire un poème, surtout avec un peu de brume et les premières lueurs du matin. Mais le but c’est juste de ne pas tomber, d’avancer d’un point à l’autre. Ça ne rime à rien d’avancer comme ça dans le brouillard, même pour un poète. L’allumeur de réverbère l’a bien dit, moi ce que je veux, c’est dormir. Pour rêver, faut dormir. Pour penser, faut rêver. Pour construire, faut penser. Pour créer, faut construire. C’est logique et moi, j’aime quand c’est logique, ça m’aide à respirer. J’ai brisé la ligne. Revenons-en au point, parce que le point, c’est l’origine.

Le point, c’est le puits, et même bien sombre, même bien profond, c’est de l’encre d’imprimerie pour écrire le monde et dessiner des univers, passés, présents ou à venir. Ça permet la pause et l’exploration, ça permet la création. Les graines ne germent pas à la lumière, mais au secret, au profond de la terre.

Comme je n’étais personne, je me suis mise à lire, goulûment, j’ai avalé des vies qui ne m’appartenaient pas, gobé tous les mondes qui passaient par là. J’ai recommencé à respirer. Tu ne vas pas me croire, mon cœur s’est même remis à battre, pom, pom, pom, bien en rythme, bien régulier. J’ai lu toute la lumière du monde, j’ai vu Orphée, j’ai vu des fées, le lapin blanc était pressé. Je n’ai pas rencontré Alice, il paraît qu’elle était partie, il paraît qu’elle avait grandi. Il paraît.

J’ai compris au fond du puits la lumière, un mirage dans le désert. Rien n’existe, dans le fond. Là-haut, on a divisé le néant, dressé la table de la matière et de l’anti, scellé les frontières. Si ça se touche tout s’annule. Quand le dieu qui n’existe pas mais qui a créé l’univers refermera son poing sur lui-même, tout disparaîtra. Les cadrans reviendront à zéro, se dilueront, s’effaceront, et nous avec.

Pourtant nous sommes là et la preuve, c’est que nous sommes las, pesant lourd notre poids d’incertitudes et circonspection. Alors, puisque dans l’instant nous sommes, bribes d’infini ondoyant dans le spectre, brouillards informes et colorés, mouvants et émouvants, vivants, puisque pour l’instant nous y sommes, illusoires quoique objectivement tangibles, puisque nous y voilà, restons-y, saouls sous les vents indéfinis, ivres de ce que nous ne sommes pas.

Je vous ai touillé une drôle de chantilly, mais la mayonnaise n’a pas pris. C’est trop grand ou c’est trop petit.

La javel

La mère plissait le nez. Ça sentait le vieux. Ça sentait le brûlé. Ça sentait le roussi. Ça sentait le moisi. Ça sentait quoi.

Elle appelait le père : « Viens m’aider à chercher, ça sent. Je ne trouve pas où c’est. »

Le père venait et se plantait, lourdaud, au milieu de la cuisine.

- Ça sent je te dis. Elle pinçait les narines et reniflait à petits coups rapides, en marmonnant par devers elle.

- On dirait de la pisse de chat, c’est sûrement le chat. Il est où ? il est où le matou ?

Elle allait, venait, respirait ses torchons « mais non je viens de les laver » humait les coussins de chaise « c’est pas là non plus » descendait vider la petite poubelle de la cuisine dans la grande poubelle du jardin, remontait, reniflait encore, faisant palpiter les ailes de son nez. « Mais tu ne sens rien ? » Le père, tant que c’était pas le gaz que ça sentait, c’était pas son affaire. Il retournait se poser, allait finir ses mots croisés ou roupiller devant la télé.

À l’office, comme elle disait, la drôle de danse continuait, et que je renifle tout, et que je retourne tout, et ça marmottait en cadence, jusqu’au dernier mot. « Ah ben ça y est. Ah ben c’est là. » Elle avait trouvé. Elle jouait du chiffon, de l’éponge ou de la serpillière, nettoyait, récurait, aseptisait à l’eau de javel, s’agitait, s’affairait, commentant chacun de ses gestes.

Oubliée sous la table, un vieux chat galeux et ronronnant blotti contre elle, la gamine ne levait pas les yeux de son bouquin, fronçait le sourcil, se concentrait. Elle doit avoir passé trente ans maintenant, elle a deux gosses et la cuisine, c’est elle qui l’astique. Aujourd’hui encore, elle déteste l’odeur de la javel. C’est tant pis pour le chat, elle nettoie au vinaigre.

samedi 2 mars 2019

Tentative poétique sans métrique ou Il y a un hic

Dialectique pragmatique du bas nylon sur un trottoir pluvieux d’un an ou deux.

Nuit éthylique.

La lumière crue d’un réverbère métaphorique sculpte une ombre impudique et statique.

Apathique, le mari de la harpiste n’éclipse pas le brouillard étoilé.

Son bobard désincarné effeuille un buisson d’indices.

Ronald, qui a tué la lune ?

Où est passée la lumière ?

Le fêlé reste obscur, pas un sourire, pas un soupir.

Redoutable le pont des anges est dangereux aux malheureux.

Un saut. Profondeur sombre et froide, la lucidité portée en enclume.

On ne rase pas gratis les corps abandonnés au légiste.

On pille.

On prélève.

On s’en fiche, l’âme est ailleurs.

L’évadé sourit, l’ange est refait, le clown est pendu.

Univers anachronique.

La bascule à l’infini.

On a retrouvé la lumière. Elle est noire.

Ivresse de clochards célestes

Mémère, accroupie dans le caniveau, son vieux

LE VIEUX — Ben Mémère, qu’est-ce qu’y a ? Faut pas pleurer comme ça. Regarde un peu autour, la nuit étoilée nous sourit toujours. On nous le prendra pas, ça.

LA VIEILLE — Mon vieux, t’as peut-être bien raison, n’empêche que j’ai la lune dans le caniveau. Si on m’avait dit qu’un jour, j’en serais rendue à ces extrémités impudiques…

LE VIEUX — T’inquiète pas Mémère, je te fais de l’ombre, pi y’a personne pour y voir si tes bas nylons sont d’époque.

LA VIEILLE — Fais pas ton Ronald, le vieux, j’aime pas les hamburgers. Mais j’ai la dalle, ça oui.

LE VIEUX — Regarde là-bas, Mémère, derrière les buissons, c’est-y pas des poubelles que je vois ?

LA VIEILLE — Ouais. Ça a l’air bien bourgeois, c’te résidence, c’est parti pour la chasse au trésor.

LE VIEUX — On suit la harpiste et son mari depuis leur sortie du théâtre, un peu que c’est bourgeois. Tu crois pas que j’t’amène n’importe où des fois ?

LA VIEILLE — Des fois je me demande jusqu’où que ça va aller. Depuis que t’es sorti du violon, la dégringolade est redoutable.

LE VIEUX —Faut savoir sombrer avec panache, la mère. D’ailleurs, tiens, en vla une cannette qu’est à moitié pleine.

LA VIEILLE — C’est pas un panach’, c’est de l’Orangina, tu sais bien que j’aime pas la pulpe.

LE VIEUX — Message reçu. Donne-moi ton bras, on va marcher un peu, la nuit est claire. On va aller faire les poubelles du seizième, avec un peu de chance ce sera caviar et champagne.

LA VIEILLE — T’as raison mon vieux. Là-bas, les rats sont plus gras.

(S’éloignent fond de scène, dos au public, bras dessus, bras dessous, s’appuyant l’un sur l’autre, épaule contre épaule, deux silhouettes penchées. La lumière s’affaiblit progressivement. Noir)

Des nouvelles de l’au-delà

Irma scrutait sa boule de cristal, un peu étonnée par la silhouette impudique qu’elle y découvrait. L’esprit avec lequel elle était entrée en contact semblait plutôt libertin et n’avait pas l’air de s’ennuyer.

Elle leva la tête et posa un regard embarrassé sur le couple de retraités grisonnants et qui avaient sombré dans un chagrin couleur d’enclume depuis le décès de leur précieuse et fille unique, harpiste soliste à l’opéra de Paris. A leurs côtés, le mari de la harpiste, Ronald, un vieux comédien déchu qui n’était jamais parvenu à sortir de ses séries B, n’était plus, lui non plus, que l’ombre de lui-même. Tous trois tassés sur leur siège étaient suspendus à ses lèvres.

Irma reporta les yeux sur la silhouette qui s’agitait dans l’eau du cristal. La harpiste, dans l’autre monde, avait rejeté radicalement la rigidité et la discipline qui avaient fait la gloire de sa vie terrestre. La croupe ondulante, les jambes gainées de bas nylon qui crissaient sensuellement quand elle frottait ses cuisses l’une contre l’autre, elle s’effeuillait lascivement face à un public d’ectoplasmes fantasques qui la sifflaient chaque fois qu’elle laissait tomber une nouvelle pièce vestimentaire, puis ondulaient en synchronie et chantaient des refrains lubriques en attendant la chute de la prochaine. Presque en tenue d’Ève, la belle faisait glisser la pulpe de son pouce sous l’élastique d’une culotte de soie, laissant voir par intermittence le feuillage doré de son buisson ardent. Le public haletait, s’échauffant de plus en plus, l’atmosphère devenait lourde et moite. Soudain, un redoutable Séraphin déchu descendu de nulle part fondit sur elle et à tire d’ailes l’enleva entre ses bras puissants, lui susurrant au creux de l’oreille : « J’ai un truc à te dire à propos du sexe des anges. »

Irma frissonna, soupira, puis redressa la tête et considéra les trois faces à la grise mine qui attendaient gravement son oracle. Elle sourit un moment d’un sourire de Joconde et délivra enfin sa vision : « J’ai reçu de bonnes vibrations de l’au-delà. Mathilde est au septième ciel, ne vous en faites pas pour elle. »

Le mari de la harpiste

Ronald passa la pulpe de son pouce sur le fil de la lame redoutable qu’il avait soigneusement aiguisée pour tromper l’attente. Caché derrière un buisson, il guettait l’apparition de celui qui avait troussé sa femme. Le mari de la harpiste ne badinait pas avec l’amour.

Carlotta sortait justement de ce vieux bar tabac miteux qui tenait lieu de quartier général à la bande. Se croyant seul, le travesti, tantôt Carlito, tantôt Carlotta, il changeait si souvent de genre que personne ne se rappelait s’il était mâle ou femelle de naissance, ôta sa perruque blonde, laissant apparaître une chevelure courte et d’un noir de jais. Il oscillait sur des talons aiguilles qu’il n’avait jamais réussi à maîtriser et qui lui tordaient les chevilles à chaque pas.

La lune imposait à la nuit étoilée sa puissance argentée, découpant au sol la silhouette impudique du nouveau venu. Ronald entendait crisser ses bas nylon. Il retint son souffle et se tassa un peu plus derrière le buisson pour que sa proie ne s’avise pas de sa présence. Quand Carlito fut à sa portée, il jaillit, le plaqua au sol, allongé sur le dos, et lui trancha proprement la gorge d’une oreille à l’autre. Avant de rendre son âme au diable, le travesti entendit l’autre articuler posément : « Il ne fallait pas déshonorer Béatrix. »

mercredi 13 février 2019

Tentative d'introduction

Dernière version

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lundi 28 janvier 2019

Tentative d'introduction (travail en cours)

J'écris ce texte pour mon atelier de théâtre, il est destiné à présenter les scènes que nous avons choisi de travailler. Ces scènes sont tirées de l'ouvrage de Guy Foissy, "L'art de la chute" et inspirent le travail qui suit. Les éventuelles ressemblances, même si j'ai essayé de les éviter, ne seraient donc pas tout à fait fortuites.

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vendredi 9 février 2018

Suite en pas perdus. (Atelier G)

Tous les chemins mènent quelque part, il suffit de les suivre. J'ai choisi le doigt du sage et j'ai suivi la Lune. Si longtemps je L'ai suivie, peu à peu j'ai pris Son visage, blafard et illuminé. Je suis fou. Sans doute je suis fou, mais pas plus que vous, qui restez.

Je suis parti un soir d'hiver. Elle s'élevait sur l'horizon, toute blonde, toute ronde, si belle que j'ai marché vers Elle, sans penser plus loin, et encore moins au jour prochain.

Je suis parti sans savoir que je partais. J'avançais dans la nuit sereine, élevant mon regard aux étoiles comme Son disque montait.

Il faisait froid. La neige craquait sous mes pas, le paysage était comme au-delà. Au-delà du souffle et du brouhaha, un au-delà de tout et de tous, au-delà de chacun et au-delà de soi. Un au-delà de soie. Je n'étais plus un homme parmi les hommes, semblable à tous les autres et unique entre tous. J'appartenais. J’appartenais au décor scintillant et immobile, silencieux, qu'Elle dessinait, les givres étoilés en cristaux répondant aux étoiles piquées au dais noir de la nuit immobile.

Nuit de lune et de brume, brume espiègle, cachant ou dévoilant tour à tour pour mieux le sublimer chaque élément du tableau dans lequel j'étais comme tombé. Mon cœur battait et c'était tout le paysage qui pulsait. Mon pas le rythmait, le découpant en saynètes successives, fluides. Mon souffle s'élevait en bulles de brouillard qui marquaient mon avancée dans la nuit claire.

On aurait pu me suivre rien qu'en les regardant, aussi sûrement qu'on pouvait suivre, autrefois, les cailloux du petit Poucet. C'est chose impossible désormais : le facteur Cheval les a ramassés pour édifier son palais idéal.

Je me suis retourné. Derrière moi je n'ai rien vu, ni personne, demain ou dans une heure la neige aurait couvert la trace de mon passage et je ne saurais plus retourner chez moi.

La Lune à l'apogée, j'ai repris mon chemin, toujours marchant vers Elle, à la rencontre de Son énigmatique lueur, et m'interrogeant : Où était-ce, chez moi, déjà ? Qu'est-ce-ce que je laissais derrière ?

Je me suis obligé à cesser de penser, me concentrant sur les arbres blanchis et doucement éclairés d'argent, sur le chant de leurs branches glacées tintinnabulant au vent léger qui les cognait les unes contre les autres. Il était trop tôt pour répondre à cette question, ou trop tard, enfin ce n'était pas le moment. Y répondre dans l'instant, c'était m'immobiliser, ou pire, revenir en arrière, revenir sur mes pas, m’assujettir au passé.

La nuit semblait me sourire. Je n'avais pas froid. Je portais ma pelisse, une chapka enfoncée jusqu'aux oreilles et mes chaussures de peau fourrées protégeaient mes pieds du sol gelé. Ça suffirait bien pour m'ancrer.

Je me suis arrêté, j'ai inspiré profondément l'air vif et reprenant ma marche, j'ai soufflé, longtemps. C'est alors que j'ai compris que j'étais parti.

dimanche 28 janvier 2018

Des ravages de l'alcool (Atelier F)

René entra dans le bistrot, s'essuya le front avec un grand mouchoir à carreaux en soulevant légèrement sa casquette et salua le patron.

- Hé, Marcelin, comment tu vas ? Ce sera un petit ballon de blanc bien frais, ça tape dur ce matin.

Augustin saisit un verre à pied sous le comptoir, le posa sur le zinc, déboucha une bouteille et le remplit à ras bord.

- Et la Denise, comment elle va ? interrogea le patron en versant le vin. C'est pour bientôt ?

- J'espère bien, fit l'autre, va quand même falloir qu'elle le sorte, depuis le temps.

René porta le verre à ses lèvres, bascula la tête en arrière, le vida d'un trait, le reposa en s'essuyant la bouche du dos de la main et claqua la langue.

- Ah, c'est du bon, hein, ça fait du bien par où que ça passe. Remets-moi ça, Marcelin.

- Doucement, René, si tu dois redescendre dans la vallée, faut que t'aies les yeux en face des trous. Tu sais ce que les gendarmes ont dit la dernière fois.

- Allez, Marcelin, c'est pas un petit canon qui peut me faire du mal, surtout de ce temps là. C'est le dernier pour aujourd'hui, juré.

Marcelin toisa son vis à vis à l'oblique en renouvelant sa consommation. Après tout, si les gendarmes l'avaient dans le collimateur, ce n’était pas une raison pour plomber son commerce. René de toute façon était à peine rougeaud et il calait bien debout.

Il jeta son second ballon derrière une cravate qu'il ne portait jamais, sortit en saluant la compagnie et reprit le volant de sa vieille camionnette pour continuer sa tournée. Il roula gaiement jusqu'au prochain hameau et songeant à sa Dulcinée grosse jusqu'aux oreilles entonna d'une voix de stentor : "  La belle de Cadix a des yeux de velours ! ".

Arrivé sur la place il passa à l'arrière du fourgon et ouvrit les vantaux pour accueillir la clientèle.

- Et alors, René, t'es bien gai ce matin, lui lança la vieille Angèle. Tu me mettras deux tranches de jambons, s'il te plaît. J'ai les gamins de la fille à manger aujourd'hui.

Le charcutier servit sa pratique, toujours chantant à tue-tête entre deux commandes. Quand il en eut fini, il replaça les vantaux, verrouilla son véhicule, traversa la place et se dirigea vers le café.

- Comment va, Augustin ? Un petit blanc bien frais, s'il te plaît. Fait chaud, ce matin.

Quand il rentra chez lui, quelques heures plus tard, une fois sa tournée bouclée, il marchait beaucoup moins droit et son teint rubicond était passé au vermillon.

- Denise, hé Denise, appela-t-il, qu'est ce que tu nous as mijoté de bon pour midi ? Va falloir que je mange un petit quelque chose.

Il entra dans la cuisine en titubant et découvrit ébahi les fourneaux rutilants, tels que Denise les avait laissés la veille. Pas la moindre odeur, aucun fumet appétissant annonciateurs d'un repas gourmand ne venaient chatouiller ses narines comme à l'ordinaire.

- Nom de Dieu, fit René, Denise !

Il parcourut la maison en tout sens et de la cave au grenier, et finit par découvrir sa femme dans la cour, affalée sur un banc et toute gémissante.

- Faut y aller, mon René.

Merde. Elle allait accoucher et il ne pouvait pas la conduire en auto à la clinique dans l'état où il s'était mis.

- Denise, je me rappelle pas où j'ai foutu mon vélo, dit-il.

Denise hésitait à comprendre.

- Hein ?

- Mais où est passé mon vélo ?

- Ton vélo ? Tu ne veux quand même pas …

- Écoute, on n'a pas le choix. J'ai plus qu'un point sur mon permis et les gendarmes m'attendent au tournant. Monte sur le cadre, la mère, gueula-t-il en sortant de la remise.

vendredi 19 janvier 2018

Souvenirs, souvenirs (Atelier G)

J'ai retiré la veste de mon costume et je l'ai accrochée à une branche du vieux cerisier en fleurs. J'ai retroussé mes manches et j'ai cherché du regard quelque chose pour creuser. Je suis entré dans l'appentis. Dans un coin, recouvert de poussière, dépassant d'un amoncellement d'objets hétéroclites, vieux journaux, bocaux à confitures, briques de lait soigneusement vidées, emballages en polystyrène, j'ai cru reconnaître le manche de la petite pelle que j'utilisais, enfant, pour construire mes châteaux de sable ou travailler la terre noire du jardin.

J'ai tiré sur le manche pour saisir l'outil. Je suis revenu au pied de l'arbre et j'ai commencé à creuser. Le printemps était humide, la terre était meuble, je n'ai eu aucune difficulté à extraire l'objet de mes recherches : une clef. Une énorme clef que j'avais cachée là il y a vingt ans, un jour de printemps comme aujourd'hui.

Je ne portais pas de costume, alors, j'étais en culottes courtes et avec mon copain Dédé, nous avions pensé que c'était la meilleure chose à faire. Personne ne devait jamais savoir ce que nous avions manigancé dans la cabane de la mère Angèle. Nous avions donc décidé d'en fermer la porte à double tour et d’enterrer la clef bien profond pour que personne ne la trouve.

La vieille Angèle ne sortait plus guère de sa maison, il était peu probable qu'elle aille jusqu'au fond de son jardin pour pousser la porte de la cahute. Mais on ne sait jamais, imaginez qu'un maraudeur ou une bande de mioches mal embouchés entrent et découvrent notre secret ?

Je me suis relevé, péniblement mais triomphant, j'ai baissé mes manches en prenant bien garde à ne pas les salir, j'ai posé ma veste sur mon bras et je suis rentré, prenant soin de me laver les mains et de rajuster ma cravate avant de rejoindre la bande des copains qui buvaient et riaient dans la véranda.

J'ai tapé sur l'épaule de Dédé et je lui ai montré la clef. Il a aussitôt cessé de rire et de parler, m'a dévisagé d'un air ébahi et a soufflé :

- Non ? Tu l'as retrouvée ?

- Elle n'a jamais été perdue, je n'ai eu qu'à la déterrer.

Dédé m'a regardé, à la fois grave et songeur.

- On y va ? a-t-il proposé.

- On y va ! j'ai répliqué.

Nous n'avons pas pris nos vieux vélos, nous étions trop grands pour les enfourcher à présent. Nous avons pris le sentier jusqu'au jardin de la vieille Angèle.

Elle était passée de l'autre côté depuis bien longtemps, mais sa maison n'avait jamais été vendue. Sa fille n'avait pas eu le cœur de s'en séparer, pour autant elle n'était jamais revenue vivre au pays.

La porte de la cabane n'avait donc probablement jamais été ouverte depuis que nous l'avions verrouillée. Nous avons eu du mal à faire tourner la clef, la serrure était grippée, mais la porte de bois vermoulu a fini par céder et s'est ouverte en grinçant un peu. Les araignées nous ont souhaité la bienvenue.

Nous avons ouvert le vieux placard. Nous n'avions plus besoin d'escabeau pour atteindre l'étagère la plus haute. Nous avons sorti la vieille boîte à cigares. Le parchemin que nous y avions caché n'était pas altéré, on pouvait toujours y lire le solennel serment que nous avions prêté, autrefois, Dédé et moi.

C'est Dédé qui avait écrit, en lettre multicolores et enluminées, avec les tout premiers stylos feutres que nous venions d'acheter à la papeterie du village, après avoir longtemps économisé. Je revois encore l'étui : les nombres de un à dix écrits en couleurs vives sur fond noir.

Je, soussigné, Jojo, roi des billes et des calots,

Je soussigné, Dédé, ci-devant roi des osselets,

nous nous jurons jusqu'à la mort une amitié sans faille et promettons de nous venir en aide au premier appel.

En guise de signature, deux soleils bruns éclaboussés et légendés : sang de Jojo, sang de Dédé.

Nous nous sommes regardés sans nous voir tout à fait, chacun voyant en face de lui le gamin d'autrefois, le béret de travers et les genoux couronnés.

- Si quelqu'un le trouve, ils vont se foutre de nous, c'est sûr, murmurait une petite voix venue d'un lointain passé.

- Y'a qu'à fermer la porte à clef et aller la planquer, répondit en écho une autre voix lointaine.

Nous sommes restés un long moment, sans rien dire, sans bouger, nous remémorant le bon vieux temps. Nous étions sur le point de partir pour rejoindre les autres quand mon regard s'est posé sur la plus haute étagère du placard. A côté de la boîte à cigare, il y avait une vieille photo jaunie. Dédé l'a prise et nous avons scruté les traits d'une jeune fille.

- Ben merde, fit Dédé, on jurerait que c'est la mariée.

jeudi 18 janvier 2018

Où ça ? (Atelier G)

Quelque part, une petite brise souffle, friselant la surface de l'eau. Une grenouille posée sur une feuille de lotus gobe une mouche et saute à l'eau. Plouf.

Ailleurs le vent se lève, léger, animant au sol des ombres mouvantes. La lumière se faufile, d'ici à là. Vient l'averse. Un arc-en-ciel enjambe un toit d'ardoise.

Sur la plage ensoleillée, le sable gifle les vacanciers aux mollets. Certains se lèvent, secouent leur serviette et entament une partie de pétanque.

Autre part, dans un jardin fermé, une rafale fait voler le couvercle noir d'une poubelle noire, le plaquant au mur de clôture pendant que s'envolent les idées noires.

Au même moment, la tempête fait mousser le bas des falaises en écume blanche, lève des vagues immenses dont la lumière verte déferle sur la lanterne d'un phare.

Enfin une tornade aspire de bas en haut les superflus, les recrache au ciel noir et les redistribue au petit bonheur la chance. C'est maintenant que commence l’histoire. La vie continue.

jeudi 11 janvier 2018

Adolescence (Atelier F)

Adolescence.

Une étoupe, un voile, une brume épurant la lumière.

Le long silence des sirènes avant qu'elles trouvent leur voie.

Ensemble sous le pas, un chemin tortueux et une route toute tracée, droite et rectiligne, qui ne verdoient ni ne poudroient, ondulent et t'échappent.

Déséquilibre.

Te voilà au fossé, le nez dans les pâquerettes, les yeux dans les étoiles. L'émotion t'embrouille, les interdits t'échappent, le corps te chauffe, le vent t'enlève.

Tu y vois comme du haut d'un phare envolé par la tempête. Tout est là à tous les temps, d'hier à tous tes lendemains, les hivers et les étés, tous les possibles qui émergent et te submergent, tu suffoques.

Un peu d'encre, quelques mots comme une ancre et tu amarres ton souffle.

Adolescence en pleurs. Adolescence en fleurs. Les flottements et la nausée, l'ivresse aussi un peu, l'essor.

L'ignorance broie tes certitudes en arrogance, tu fêles et te brises, ta lumière éclate.

Tu soleilles.

samedi 6 janvier 2018

Le géant vert ou l'odyssée revisitée (Atelier E)

Il était grand comme les montagnes et son front tutoyait les nuages. Pourtant, toute sa puissance n'avait pas suffi à libérer Hélène. Ulysse s'était cassé le nez sur la porte de Troie et il prenait racine avec ses acolytes venus à la rescousse de la belle : ils ne parvenaient pas à faire céder Pâris. Il finit par trouver le moyen de forcer l'entrée, à la rouée, en malhonnête, qui veut la fin veut les moyens.

Il faut dire que Pâris était peut-être un peu trop imbu de sa toute puissance. Un cadeau, ce cheval ? Je te demande un peu, un cadeau, trois mille ans avant l'invention du père Noël. La vanité rend idiot.

Ulysse avait ordonné la construction du cheval piégé, on a toujours besoin de charpentiers et menuisiers sur un bateau, ça n'avait pas été compliqué. Ils avaient élevé l'immense destrier. Il était grand, il était beau, il était creux. Fallait-il qu'ils soient impatients de retrouver leurs foyers pour qu'aucun de ceux qui étaient dans le secret ne vendît la mèche. Tous s'étaient tus, rien ne filtra du stratagème tout le temps qu'il fallut pour réaliser ce sacré canasson.

Le jour vint où on le tira jusqu'aux portes de Troie. Le jour vint où en grand secret les combattants s'introduisirent dans ses flancs. La nuit était sombre et sans lune, on n'entendit pas un son d'armes entrechoquées, pas un bruit de pas, pas le moindre souffle de voix. On les enferma, chacun replié sur soi pour attendre le matin et les Troyens. Et les Troyens vaniteux crurent à la victoire, au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Ils firent entrer Bucéphale comme un tribut au sein de leur cité. Tout le jour ils festoyèrent, traînant l'animal dans toute la ville. On raconte que pour la première fois depuis bien longtemps, la belle Hélène retrouva son sourire. A ce sourire ils auraient dû comprendre qu'il y avait anguille sous roc, mais l'aiguille cachée dans les échardes du bois, ils ne la cherchèrent pas. Ulysse avait bien mesuré leur orgueil,

La nuit revint, aussi noire que la veille, aussi sourde. Dans Troie endormie cuvant les vins du festin et ronflant sonore, les soldats grecs s'extirpèrent du cheval et ouvrirent toutes grandes les portes de la ville. Les armées grecques s'y engouffrèrent. Le combat fut rude, les fourbes comme les niais étaient de rudes guerriers, mais la surprise et l'ivresse eurent raison des Troyens et Zeus guidait les Grecs.

Les vainqueurs emmenèrent Hélène comme un trophée, elle en perdit son sourire à peine retrouvé, lassée de n'être encore que l'objet du délit.

Les navires attendaient, les amarres larguées, qui levèrent l'ancre et filèrent aussi vite qu'ils pouvaient, vent debout, pour ramener chacun chez soi et Hélène à sa condition de reine asservie à Ménélas. Elle n'avait cessé d'être l'otage de l'un que pour redevenir l'otage d'un autre, sa tentative d'évasion manquée. Ce fut peut-être à cause de ses yeux tristes que Zeus fit tonner sa colère. Hélène lassée par les faux ors et des honneurs de pacotille ne rêvait que d'une vie au grand air et en sabots. Elle rêvait de se faire oublier, d'effacer son destin pour enfin commencer à habiter sa vie.

C'est sans doute la raison pour laquelle Zeus poussa les navires sur l’île des cyclopes. Les cyclopes n'étaient pas les ogres que l'on dit, Polyphème n'était pas un barbare. Il vivait la vie simple et rugueuse des gens de la terre. Après mai 68, il aurait élevé des chèvres dans le Larzac avec une belle fille libérée.

Ulysse le rusé était aussi une brute. Il ne savait des étoiles que ce qui lui était nécessaire pour diriger ses bateaux. Il n'avait jamais tenté de voir les univers qui gravitaient autour, encore moins de les imaginer. D'aucuns se demandent même s'il ne croyait pas que la terre était plate. Aussi quand ses vaisseaux se fracassèrent sur les brisants ne chercha-t-il pas à comprendre dans quel monde il était arrivé. Avec ses soudards, il parcourut l'île, cherchant de quoi réparer, et quelques richesses sur lesquelles faire main basse, le temps qu'il y était.

Ils découvrirent la grotte de Polyphème qu'ils mirent à sac, prétendant protéger Hélène qui pleurait à chaudes larmes sa fatigue et sa rage. Elle en fit le tour pendant que les hommes prenaient possession des lieux. Prenaient possession. Comme des hommes. Hélène faisait partie de leurs biens. Comme une femme. Ils fouillèrent tout, cherchant des vivres pour continuer leur voyage et du bois pour réparer les mâts brisés. Ils ne mirent la main que sur de pauvres ballots de laine et quelques fromages, qu'ils emportèrent sur leurs bateaux, allant et venant comme des mulets entre la grotte et la plage.

C'est ainsi que Polyphème les surprit en faisant rentrer ses brebis. Polyphème était grand comme dix montagnes, puissant, et son œil unique savait tutoyer les étoiles sans les défier, un phare braqué sur l'infini. Par les nuits claires il avait coutume de s'étendre sur le dos, le regard levé. Il pouvait voir l'univers entier, les étoiles et les comètes, les planètes et leurs paysages, la vie dessus qui bruissait. Il observait, écoutait, attentif au moindre mouvement, au plus petit souffle, la plus légère vibration, tout ce qui faisait vie, du plus ténu au plus vigoureux courant, accaparait son intérêt.

Quand il constata le saccage, il rugit, que vouliez-vous qu'il fît ? Et les pleutres se mirent à trembler. Alors il vit Hélène pleurer. Il la considéra, se tut, le silence s'installa, étale et paisible, une mer de sérénité. Toutes les bêtes étant entrées, il roula devant l'orifice un lourd rocher pour empêcher les intrus de s'enfuir, dévora avec appétit quelques fromages que les Grecs n'avaient pas eu le temps d'emporter, avant de traire ses brebis. Puis il s'endormit jusqu'au matin suivant. Il fut le seul à dormir. Pendant qu'Hélène veillait sur son sommeil au prétexte de le surveiller, Ulysse et ses compagnons tinrent conciliabule pour décider de quelle façon ils tueraient leur hôte, et le malheureux n'aurait pas revu le jour s'ils avaient su imaginer comment enlever l'énorme pierre qui obstruait l'entrée. Quand l'aurore se leva, il sortit avec le troupeau et replaça la pierre pour barricader son repaire, emprisonnant les indésirales.

Avant de s'éloigner il partit d'un grand rire et il leur dit comme ça de sa voix de rocaille qu'il les boufferait tout crus à son retour s'ils touchaient quoi que ce soit. Hélène eut un sourire en coin mais les autres blêmirent de terreur. Sitôt que Polyphème fut parti, Ulysse, à l'abri derrière le rocher, retrouva sa superbe et moulina un plan comme un engrenage dans lequel le berger devait tomber pour y être broyé. Ulysse, roi d'Ithaque, dit le roué.

Il en fut comme il avait manigancé. Dans l'ombre de la grotte il épointa un pieu qu'il durcit au feu de bois et cacha. Quand Polyphème revint, il fit entrer ses brebis, se rassasia à nouveau de fromages et de fruits qu'il avait rapportés, et s'endormit. Ulysse se posta près de l'entrée, se dissimulant dans l'anfractuosité du rocher, et tandis que les autres dormaient il attendit le matin, attisant sa colère en son for intérieur pour se donner du courage. Quand Polyphème fit rouler la pierre pour libérer le troupeau, il était prêt. Le fier et fort Ulysse jaillit hors et bondit à sa face, enfonçant son pieu affûté profond dans l'orbite unique du brave géant qui se mit à hurler, de douleur et de saisissement. A quelles ignominies la peur peut-elle pousser ! Le cyclope porta une main à son front, de l'autre repoussant Ulysse dans la caverne pour s'en protéger, et fit rouler la pierre devant.

- Qui es-tu, maudit marin, pour ainsi mutiler sans raison tes pareils ? tonna Polyphème.

- Si quelqu'un t'interroge, réponds que je me nomme Personne, rétorqua le roi d'Ithaque, humilié de s'être à nouveau laissé enfermer, à la merci de celui qu'il venait de blesser gravement.

Le bon Polyphème s'inquiétait pour ses brebis, piégées avec ses assaillants. Il fit doucement rouler la pierre, n'ouvrant qu'un étroit passage qui ne laisserait sortir qu'une bête à la fois.

- Ne t'avise pas, Personne, de t'enfuir, ni toi ni aucun des tiens. Pour ce que vous avez fait, vous resterez mes prisonniers. J'ai deux mains et deux pouces, celui que je prends à tenter de s'échapper, je lui fais sauter les deux yeux comme tu viens de crever le mien.

Au fond de la grotte, la belle Hélène frémit. Le géant cette fois ne plaisantait pas.

Il appelait une à une chaque bête par son nom, quand elle se présentait devant lui il passait les mains sur son dos, pour s'assurer que chacune était saine et sauve, et en bonne santé. Ce que voyant, Ulysse s'accrocha au ventre de l'une d'elle, s’agrippant à sa riche toison pendant qu'elle sortait et se laissant rouler au sol dès qu'il fut à l'air libre. Ainsi il berna Polyphème, et fit signe en silence à ses compagnons de l'imiter. Hélène sortit la dernière, les rustres l'avaient oubliée. Elle sortit, fière d'une vraie fierté, assise bien droite sur le dos de la dernière brebis.

Quand Polyphème voulut la caresser, il découvrit sur son dos la femme. Il prit son visage entre ses mains, ses paumes en épousant délicatement les contours, pour mieux se rappeler ses traits. Hélène le dévisageait avec une grande douceur, posait la main sur son front, tout près de l’œil blessé. Elle aurait voulu rester avec lui, à soigner les brebis ou à filer la laine, à battre librement la campagne pour dénicher des simples, à cultiver le froment pour le pain quotidien. Ils ne disaient rien, suspendus qu'ils étaient à l'instant, l'étirant pour le faire durer.

Mais déjà Ulysse attrapait Hélène par le bras et l'entraînait vers les navires.

Ainsi Hélène et Polyphème furent-ils séparés à jamais.

Ainsi Ulysse le fourbe rejoignit-il sa légende immortelle.

- Je suis Ulysse, roi d'Ithaque et vainqueur de Troie, cria-t-il au cyclope quand il fut hors d'atteinte. C'est moi qui t'ai fait ça.Tu leur diras.

De toutes parts d'autres cyclopes accouraient pour secourir leur camarade, alertés par les échos de l'affrontement. Voyant leur frère blessé, ils invoquèrent le nom de leur père, le grand Poséidon, en criant vengeance. Le dieu émergea des eaux écumantes et considéra Polyphème, le pieu encore fiché au milieu du front. Le père s'adressa au fils.

- Dis-moi qui t'a fait ça.

Alors Polyphème répliqua :

- Personne. Personne qui vaille la peine d'une nouvelle guerre. Qu'il se perde sur l'océan.

Ainsi fut fait.

jeudi 4 janvier 2018

Rêve éveillé (Atelier E)

Il était une fois l'univers, la terre, la mer, une plage, une plage à tourner en rond, derviche comme cochon.

Un singe et un cochon, ils étaient deux derviches, l'un malin, facétieux, impulsif, l'autre philosophe et pensif, deux constellations inédites dessinées par une étoile fêlée.

Amoureux des étoiles, caché derrière la dune pour observer les cieux, j'entendais la nuit bruisser et vrombir, le roulement des vagues, le ronflement du vent, leurs chocs et leurs glissés sur le sable.

Il y avait des hommes, autour, tambourinant des rythmes sourds pour accompagner le souffle et le flot.

J'avais ramené sur moi une chaude étole de cachemire pour adoucir le mordant de la nuit.

Et j'étais assis là, les yeux fermés, écoutant dans l'obscurité cette symphonie inopinée.

Il y avait des femmes. Un murmure s'est élevé de leurs lèvres fermées, dulcifiant l’âpreté du tempo.

On dit qu'ils sont restés toute la nuit, qu'ils ont pris le temps de voir la pleine lune se lever, monter au firmament, consulter le cochon et le singe, puis redescendre et se coucher dans l'océan ; mais je ne m'en souviens pas, je m'étais endormi.

Je me souviens de ma mère, le jour se lève, je m'éveille, apaisé, et je me souviens d'elle, de ses douceurs, de ses colères aussi.

Comme dans un rêve je la revois, dansant sur cette plage où nous sommes si souvent venus nous enivrer au vent du large.

Ses lèvres formaient le mot liberté.

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